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Tatoueurs professionnels ou « scratcheurs » clandestins, une frontière au tracé délébile

En France, une personne sur cinq est tatouée. La pratique est assurée par environ 15 000 tatoueurs professionnels, soumis au respect des normes d’hygiène, de traçabilité des outils et des encres. Mais en marge de cette activité officielle, un marché parallèle du tatouage s’est développé. Des ateliers clandestins dénoncés par les représentants du secteur, mais qui servent souvent d’école informelle à cette nouvelle forme d’art.

Dès la porte de Carcasse franchie, les vibrations des dermographes rythment la cadence du travail au contact des peaux. Dans ce salon de tatouage situé dans le centre-ville de Dijon, l’atmosphère est pesante pour ceux qui n’aiment pas les aiguilles. L’odeur des produits désinfectants flotte dans l’air. En fermant les yeux, on se croirait plutôt dans un cabinet médical. Jusqu’à trois tatoueurs peuvent œuvrer côte à côte dans cet atelier créé en 2023. L’un d’eux est penché au-dessous du dos d’une jeune femme allongée sur une table de massage.

Le tatouage dit par effraction cutanée consiste à injecter de l’encre sous la peau à l’aide d’un dermographe. © Jean Denechau

Aux murs, des dessins représentent les créations des tatoueurs du salon, mais nos regards se portent sur ce qui s’apparente à des diplômes encadrés : des certificats d’hygiène et salubrité. Des documents indispensables. Le tatoueur doit suivre une formation à l’hygiène de trois jours et se déclarer à l’agence régionale de santé (ARS) pour s’installer, comme le confirme un agent de l’instance. Ces salons professionnels s’engagent à garantir des conditions optimales d’hygiène et de sécurité aux clients, qui passent notamment par la stérilisation de leur matériel et la qualité des encres pour éviter tout risque de complications. Ce qui n’est pas le cas partout.

En parallèle de cette pratique déclarée et encadrée par la réglementation inscrite dans le Code de la santé public, des prestations de tatouage clandestin existent. Pour moins de 50 euros, il est en effet possible de se procurer un dermographe, des aiguilles, de l’encre et tous les autres consommables nécessaires. En allant voir un scratcheur, l’autre nom donné à ces tatoueurs clandestins sans certificat d’hygiène ni formation sanitaire adéquate, les clients se mettent possiblement en danger. « Il peut y avoir des risques infectieux, liés au matériel, voire des risques de toxicité puisque les encres sont très peu contrôlées », alerte un inspecteur de l’ARS qui souhaite garder l’anonymat.

Les aiguilles doivent être conservées dans leur emballage jusqu’au dernier moment pour limiter les risques sanitaires. © Jean Denechau

Empoisonnement du sang, ou pire, infection bactérienne ou virale comme l’hépatite B ou C. « Là où c’est dangereux, c’est par rapport aux aiguilles et aux encres. Il n’y a aucune traçabilité. On ne peut pas savoir dans quelles conditions elles ont été stockées, ni depuis combien de temps », prévient Lucas alias Apocalypse.BB, tatoueur au salon Carcasse, qui nous montre une aiguille emballée ressemblant à une seringue, achetée auprès d’un fournisseur reconnu.

Si les salons officiels risquent la fermeture en cas de complications graves liées au non-respect de la réglementation, freiner l’activité des scratcheurs n’est pas si simple. Les obstacles juridiques et administratifs rendent la démarche ardue. « L’ARS n’a pas le droit d’aller inspecter puisque les scratcheurs officient à domicile. Et il est difficile de trouver le temps pour les agents de police de s’en charger », regrette l’inspecteur de l’ARS : « Il faut que les gens soient conscients des risques qu’ils prennent. »

Des tatouages deux fois moins chers

Matériel et produits bas de gamme achetés à prix cassés, paiements en liquide : les ateliers clandestins peuvent afficher des tarifs bien inférieurs aux enseignes officielles qui doivent s’acquitter de charges et qui investissent dans des équipements professionnels. Il faut compter par exemple 300 euros pour un bon dermographe. D’où le succès des scratcheurs. La réalisation d’un tatouage chez un tatoueur officiel peut voir la note rapidement s’envoler : entre 900 et 1 300 euros, dans l’agglomération dijonnaise, pour une prestation du bras à l’épaule, selon la complexité du tatouage, la quantité d’encre utilisée ou encore de la notoriété du tatoueur. « Les gars qui font cela clandestinement proposent des sorties d’aiguilles [le premier prix proposé pour un tatouage, ndlr] aux alentours de 50 euros contre 100 euros pour nous », s’insurge Lucas. Soit deux fois moins cher qu’un tatoueur professionnel.

« Les gens ont tendance à voir le tatouage comme un produit de consommation. Ils vont donc choisir la prestation la moins chère. »

Les non-initiés peuvent être trompés par ces tatoueurs clandestins très présents sur les réseaux sociaux où ils affichent une apparence professionnelle à travers les photos publiées. « Quelqu’un qui ne s’est jamais fait tatouer peut avoir du mal à déterminer si un tatouage est réussi », atteste Lucas. « On essaie d’éduquer la clientèle, en leur expliquant comment ne pas se faire avoir par des prix trop attractifs », abonde Véréna, tatoueuse depuis dix ans au salon Azora. Les prix avantageux pratiqués par les scratcheurs attirent, mais ces tarifs doivent au contraire alerter. « Les gens ont tendance à voir le tatouage comme un produit de consommation, complète Lucas, trois années d’expérience au bout des doigts. Ils vont donc choisir la prestation la moins chère. » Ces professionnels conseillent aux novices de demander où le tatoueur achète son matériel ou de rechercher son nom sur le registre national des entreprises pour s’assurer de sa fiabilité.

Pour réaliser un tatouage, les tatoueurs appliquent un stencil, une sorte de calque, leur permettant de reproduire les dessins. © Jean Denechau

Les organisations qui se posent en représentants du secteur dénoncent également une concurrence déloyale. « Nous avons à maintes reprises et depuis plus de dix ans alerté les pouvoirs publics, du Ministère de la Santé et de la Prévention au Ministère de l’Économie et des Finances, en passant par la Direction générale de la Concurrence, de la Consommation et de la Répression des fraudes et les ARS, sur cette problématique », rappelle Karine Grenouille, secrétaire du syndicat national des artistes tatoueurs (SNAT). L’association Tatouage et Partage qui comptabilise 37 000 followers sur Facebook se mobilise également à travers des pétitions. Parmi les revendications de ces organisations pour faire le tri entre professionnels et scratcheurs, la mise en place d’un code de déontologie pour la profession, la création d’un diplôme d’État et un statut spécifique pour les tatoueurs.

L’ampleur du tatouage clandestin est cependant difficile à évaluer, d’autant qu’il n’a pas empêché l’explosion du marché officiel depuis ses débuts en France. Alors qu’on ne comptait que trois salons à Dijon en 2014, ils sont une vingtaine aujourd’hui. Ces ateliers s’organisent comme des sortes de coopératives : plusieurs tatoueurs ayant des affinités louent ou achètent un local dans lequel ils exercent. Les enseignes qui ont pignon sur rue revendiquent tous un chiffre d’affaires en progression, et les faillites sont rares. Hormis les dérives de quelques scratcheurs irresponsables avec les règles sanitaires, le tatouage clandestin ne fait pas non plus l’objet d’une dénonciation très virulente dans les conversations.

Il faut dire que les mondes des scratcheurs et des tatoueurs agrémentés ne semblent pas si séparés. La pratique clandestine est bien souvent un passage obligé pour s’insérer dans la branche légale du tatouage. En effet, aucune formation reconnue n’existe en France. Deux choix se présentent pour s’initier au tatouage : l’apprentissage auprès d’un tatoueur professionnel ou en autodidacte. Mais peu de jeunes tatoueurs trouvent un poste d’apprenti. « Sur environ une vingtaine de tatoueurs dijonnais que je connais, je suis le seul à avoir eu un apprentissage », reconnaît Lucas.

Comme beaucoup, Claire, 22 ans, fait donc ses débuts en tant que scratcheuse. Installée à Lyon, elle ne tatoue pas dans un salon professionnel ou dans une pièce respectant les normes légales, mais dans son appartement de 30 m² dans le 8ᵉ arrondissement. « Pour l’instant, je tatoue mes proches, c’est assez risqué de tatouer des personnes qu’on ne connaît pas sans être en règle », confie la jeune femme qui a commencé ses activités en 2022. Elle a toutefois obtenu son certificat d’hygiène et salubrité depuis deux mois. Actuellement, le tatouage ne lui rapporte aucun revenu, ce qui ne lui permet pas encore d’en vivre, et l’oblige à cumuler un autre emploi de vendeuse. Son objectif est d’intégrer au plus vite la filière officielle : « je cherche un apprentissage pour ouvrir un salon d’ici un an. » Le tatouage clandestin représente donc l’antichambre pour se former à cet art.