Papelar

Street art à Berlin : témoignages d'artistes sur l'héritage du Mur

Berlin est un terrain de jeu pour les street artistes arrivés de plus en plus nombreux dans la capitale à partir des années 1980. Retour sur l’histoire mouvementée d’un art illégal et souvent politique, à travers la voix de ces artistes.

— Cet article est extrait de R45, la revue du master imprimée en novembre 2019 sous le titre « Les couleurs de la liberté »

Urban Spree est un lieu à ciel ouvert dédié à la culture urbaine, situé près d’East Side Gallery. Dans cette ancienne friche, on trouve de nombreuses fresques mais également des bars, des salles de concerts, et même une salle d’escalade.

Urban Spree est un lieu à ciel ouvert dédié à la culture urbaine, situé près d’East Side Gallery. Dans cette ancienne friche, on trouve de nombreuses fresques mais également des bars, des salles de concerts, et même une salle d’escalade. © Chloé Frelat

« Peindre dans les années 1980, c’était jouer au chat et à la souris », témoigne Kiddy Citny, l’un des premiers artistes allemands à avoir peint sur le Mur : « Nous devions rester vigilants pour éviter les soldats. » Accompagné de Thierry Noir et de Christophe-Emmanuel Bouchet, deux autres artistes, Kiddy Citny a utilisé l’art comme un pied de nez à l’absurde : « Les gardes étaient furieux que nous créions sur le Mur. Un jour, on a collé un pissoir en hommage à celui de Marcel Duchamp. Cinq soldats sont arrivés avec des kalachnikovs et l’ont emmené à l’Est ». Cet art urbain devient alors une manière propre aux artistes de résorber les frontières face à « un Mur qui avale sa proie pour se refermer aussitôt » comme l’explique Thierry Noir. Édifié pour séparer Berlin-Ouest de l’ex-RDA, il s’étendait sur près de 155 kilomètres. Aujourd’hui, il a quasiment disparu, il n’en reste plus qu’un kilomètre. « Une idiotie, selon Kiddy Citny. Cela revient à oublier les erreurs de l’Histoire. » Quant à l’East Side Gallery, la vitrine du street art dans la capitale, il en parle de manière désabusée : « C’est une tromperie ! Les bouts qu’on présente comme des archives ont été réalisés après la chute du Mur. »

Si le street art ne se trouve pas à East Side Gallery, où se trouve-t-il ? « Je ne fréquente plus beaucoup mes collègues, d’ailleurs je n’aime pas vraiment cette étiquette » explique Victor Ash, le célèbre artiste qui a peint l’astronaute de Kreuzberg en référence à la conquête de l’espace durant la guerre froide. Et si cet art singulier était un funambule qui s’était écroulé avec le Mur ? C’est le constat que semblent partager beaucoup d’artistes de cette époque. Rattrapé par de nouveaux enjeux comme la gentrification, piégé par son succès commercial et traqué par les voleurs d’œuvre, le street art a peut-être lutté contre le communisme pour mieux se faire engloutir par son antagoniste. Il est partout mais il aurait perdu son essence. « Il n’a plus rien de spécial », explique Kiddy Citny. Un constat partagé par Victor Ash : « Après la réunification, il est devenu plus naïf, plus commercial aussi. »

À Malzloft, dans l’atelier haut en couleurs de l’ancien street artiste Kiddy Citny, les tableaux se superposent un peu partout, certains attendant leurs derniers coups de pinceaux. © Chloé Frelat

Les artistes s’accordent sur son état actuel, plus accessible et commercial, moins sur les conséquences de ce phénomène. « Je ne sais pas si c’est positif ou négatif », répond Okse 126, un artiste berlinois, lorsqu’on évoque l’entrée des œuvres dans les musées et les galeries d’art. Pour Victor Ash, cela permet d’accéder à un autre public : « Avec les galeries, je touche un public que je ne toucherais pas autrement, et inversement. » Pour d’autres comme Confatty, Marycula et Das Frohlein Moodmacherrr, la popularisation du street art, notamment sur les réseaux sociaux, permet des actions collectives. « Nous pouvons maintenant échanger avec les artistes d’autres pays, par exemple via un bandeau à télécharger gratuitement sur internet que l’on peut ajouter à nos stickers. »

« Le street art est partout et il appartient à tout le monde »

On y retrouve ainsi le slogan « Street art against hate – To live and let live » [Le street art contre la haine – Pour vivre et laisser vivre, ndlr]. Le street art est-il mort ? Il n’a jamais été aussi présent dans la ville. Si les enjeux ne sont plus les mêmes qu’autrefois, ils ne sont pas moindres. « L’acte artistique lui-même est politique, affirme Marycula qui a vécu la chute du Mur. Le street art est partout et il appartient à tout le monde, c’est son essence. » De son côté, Confatty concentre sa pratique sur le féminisme. « Je comprends ce qu’une femme enrobée peut ressentir dans cette société et je travaille sur l’acceptation. » Les générations se succèdent mais elles n’oublient pas le Mur pour autant. Le français Kan a introduit de nombreuses références à sa destruction lors de la réalisation de son projet dans la ville. Vidam, un artiste berlinois, a suivi une démarche identique. « Pour l’anniversaire de la chute, j’ai dessiné un ours, le symbole de Berlin, franchissant le Mur avec en son sein plusieurs symboles de la ville et du communisme. Je considère ce travail comme le plus abouti. » Nouvelles pratiques et devoir de mémoire demeurent ainsi étroitement liés.