- 6 mars 2025
- Presse écrite
Syrie : après la chute d’El-Assad, l’émotion et l’espoir d’une journaliste en exil
Après 54 ans d’oppression sous le régime des El-Assad, père et fils, un nouveau chapitre a débuté en Syrie le 8 décembre dernier, porteur d’espoirs mais aussi de nombreux défis. La journaliste syrienne Mary Isaa, qui a fui Damas en 2013 car ses écrits et son opposition la mettaient en danger, témoigne ici de sa joie et de ses espoirs. Réfugiée à Dijon où elle a repris des études dans le master Journalisme de l’Université Bourgogne Europe, elle fait part de sa circonspection face à l’avenir encore incertain du pays.
En quelques jours, en décembre 2024, sous les yeux du monde entier, Hay’at Tahrir al-Sham (HTS), une organisation djihadiste issue de la fusion de groupes rebelles islamistes opérant dans le nord de la Syrie, a commencé à avancer, ville après ville, libérant des territoires de l’emprise de l’armée d’Assad. Les rebelles ont d’abord pris Idlib, puis Alep, ensuite Homs, et finalement Damas, la capitale. Comme un jeu de dominos, chaque ville tombait, l’une après l’autre, sans violence.
Pendant plusieurs jours, nous, les Syriens dispersés à travers le monde, étions rivés à nos écrans de télévision – Al Arabiya, Al Jazeera, France 24… Ces journées furent incroyables : nous ne dormions que deux heures par nuit, suspendus aux nouvelles. Nous étions en contact constant avec nos proches en Syrie via WhatsApp, Instagram, Facebook, essayant de comprendre ce qui s’était passé et ce qui était en train de se passer. Des larmes de joie se mêlaient à une peur profonde de l’inconnu.
Écrire contre la tyrannie
Pour moi, il s’agit d’un évènement d’autant plus bouleversant que mon parcours, en tant que journaliste syrienne, s’est toujours inscrit dans la défense des libertés. J’étais en deuxième année d’économie en 1997 lorsque j’ai commencé à travailler dans le journalisme. Je m’intéressais aux affaires publiques et cherchais à comprendre notre société. J’aimais lire, analyser mes lectures à travers mes articles, et réaliser des interviews et des reportages. J’ai toujours préféré travailler en freelance plutôt que de m’engager dans un emploi dicté par des consignes.
Entre 2000 et 2012, j’ai écrit dans les pages du magazine Al Kifah Al Arab, publié au Liban.. © Benjamin Totel
Je n’ai pas travaillé pour le journal national Tishreen à Damas parce que, dès le premier entretien, le responsable de la rubrique culturelle m’a demandé d’écrire un article sur le Mouvement de correction mené par Hafez al-Assad. Ce mouvement était en réalité un coup d’État militaire, orchestré par Hafez al-Assad le 16 novembre 1970 contre les dirigeants précédents. Il a renversé Salah Jadid et Noureddine al-Atassi au sein du parti Baas et pris la présidence du pays sous prétexte de « corriger » le cours du parti. Le peuple était contraint de célébrer cette date comme l’anniversaire de l’accession de Hafez al-Assad à la présidence. Tous les journalistes fidèles au régime devaient écrire des articles glorifiant le dirigeant à cette occasion. J’ai refusé de le faire, car selon moi, il n’avait rien fait d’autre que s’emparer du pouvoir. En réalité, c’était une manière de tester ma loyauté envers le régime. J’ai répondu : « Je vais essayer », sans oser dire non directement, mais je suis partie et n’y suis jamais retournée.
J’ai ensuite commencé à écrire pour plusieurs journaux arabes, comme Al Kifah Al Arabi au Liban, Al Majd en Jordanie, et Al Ittihad aux Émirats arabes unis, entre autres. Ce travail m’a offert l’opportunité de rencontrer des écrivains et penseurs influents, comme Michel Kilo, Sadiq Jalal Al-Azm, Ahmed Barqawi, et Riad Al-Turk, qui m’ont transmis l’importance de la liberté intellectuelle et d’expression, tout en m’avertissant des dangers auxquels je m’exposais. Par ailleurs, j’ai été profondément influencée par mon oncle maternel, Sobhi Kouzma, avocat communiste et opposant au régime des Assad. Son engagement lui a valu deux ans d’emprisonnement, de 1980 à 1982. Cette expérience a marqué ma conscience politique et renforcé ma détermination à défendre la vérité et la justice.
Dans un premier temps, je n’ai pas exercé le journalisme pour gagner ma vie. Au contraire, je finançais mon activité journalistique grâce à mon autre emploi : professeur particulier d’arabe. J’aimais profondément notre langue et j’ai enseigné à douze étudiants pendant plus de trois ans pour relever leur niveau, jusqu’à ce que j’arrête en 2000 pour me consacrer entièrement au journalisme, après l’obtention de mon diplôme universitaire en économie, à Damas. À cette époque, j’étais membre du Syndicat des journalistes en tant que correspondante accréditée pour l’hebdomadaire Al Majd, publié en Jordanie. Ce journal se distinguait par son approche nationaliste et son engagement en faveur de la cause palestinienne. Grâce à ce travail, j’ai pu rencontrer et interviewer d’importantes figures politiques palestiniennes à Damas comme Khaled Al-Fahoum, ancien président honoraire de la Palestine, Nayef Hawatmeh, chef du Front Démocratique Populaire, ainsi que des intellectuels et penseurs palestiniens tels que Azmi Bishara, Faisal Darra ou Youssef Salama.
En 1997, à Damas, j’interviewe Georges Tarabishi, penseur et écrivain syrien. En 1979, il est obligé de s’exiler en France suite à ces propos critiques contre le régime Al-Assad. © Benjamin Totel
Dans un climat tel que celui de la Syrie, être journaliste signifiait naviguer entre le devoir de vérité et le risque constant d’emprisonnement, ou pire, de mort. Publier une interview d’une figure de l’opposition comme Michel Kilo était considéré comme un acte de résistance à haut risque. Pourtant, j’ai réalisé deux interviews avec lui avant le début de la révolution syrienne. Cet écrivain et opposant politique avait été emprisonné deux ans sous le règne de Hafez el-Assad, puis de nouveau pendant la révolution syrienne, sous Bachar el-Assad. En janvier 2000, juste deux heures avant un examen à l’université de Damas, les services de sécurité m’ont convoquée pour un interrogatoire. J’ai accepté d’y aller, malgré le risque de rater mon examen, voire de perdre ma liberté ou ma vie. Heureusement, tout s’est bien passé ce jour-là, et je suis sortie indemne. Je n’ai jamais raconté cette histoire à mes parents pour ne pas les inquiéter et pour éviter qu’ils ne m’obligent à arrêter le journalisme.
2011, la révolution puis l’exil
Lorsque la révolution a éclaté en mars 2011, il m’était impossible de rester neutre. J’étais avec la population, partageant sa douleur et documentant sa lutte. Avec trois amis, j’ai participé à deux manifestations, au début de la révolution. Nous avons tous les quatre survécu et avons réussi à nous échapper lorsque les forces de sécurité sont arrivées. Nous nous sommes cachés, mais j’ai été témoin de l’utilisation brutale de la violence contre les manifestants. Nous avons vécu des moments extraordinaires lorsque nous avons réclamé la liberté et scandé : « Bachar, pars ! ». Mais rapidement, les choses se sont compliquées, et la violence est devenue omniprésente lors des manifestations. Certains manifestants sont tombés en martyrs, d’autres ont été arrêtés, et beaucoup ont été contraints de fuir le pays. À plusieurs reprises, l’opposant Michel Kilo a tenté d’inciter les jeunes à rester calmes, prudents et désarmés. Mais la situation a dégénéré, devenant incontrôlable.
Durant cette période, j’ai remarqué que les rédacteurs en chef des journaux devenaient de plus en plus prudents quant aux sujets publiés sur la Syrie. À l’époque, j’étais également la correspondante à Damas d’un magazine appelé Al Moutawasset, publié en russe et en arabe. J’ai commencé à choisir des sujets qui soutenaient la révolution syrienne et j’ai envoyé plusieurs articles au rédacteur en chef à Moscou. Il s’agissait d’un journaliste libanais du nom de Hussein Nasrallah. Nous avions travaillé ensemble au magazine hebdomadaire Al Kifah Al Arabi qui après est devenu un journal quotidien. Plus tard, après ma sortie de prison, il m’a appelée pour me féliciter, mais il a été assassiné à Moscou un mois plus tard, en juin 2012.
Au début de la révolution, en 2011, j’avais interviewé Riad al-Turk, surnommé le « Mandela de la Syrie ». Il était venu chez nous, accompagné d’un ami de mon mari. Cependant, le rédacteur en chef de l’hebdo Al Majd a refusé la publication de cet entretien, la jugeant trop dangereuse. Al Kifah Al Arabi, à Beyrouth, a également refusé. Riad al-Turk, né en 1930, avait étudié le droit à Damas. Chef du Parti communiste en Syrie, il avait été emprisonné sous le règne de Hafez al-Assad en 1980. Il a passé 18 ans en isolement, sans procès, en raison de ses critiques du régime et de son appartenance au « parti communiste ». Libéré en 1998 dans un état de santé critique, il a de nouveau été arrêté en 2000 sous le régime de Bachar el-Assad, après une interview dans laquelle il avait qualifié Hafez el-Assad de « dictateur ». Il a passé deux ans et demi en prison avant d’être libéré en 2002. Riad al-Turk est décédé à Paris début 2024.
Je suis arrivée en France en 2017 avec mon mari et mes trois enfants. Nous avons obtenu la nationalité française en 2022. © Benjamin Totel
À cette époque, durant la révolution syrienne, être journaliste ne se limitait plus à écrire. Le journalisme était devenu un acte de résistance, un engagement pour donner une voix aux opprimés malgré la censure et la peur. J’ai commencé à publier des articles sur Facebook, sous un pseudonyme, pour défendre les droits fondamentaux comme la liberté d’expression et la dignité humaine. Avec mon mari et des amis, nous avons également participé à des opérations de secours auprès des Syriens déplacés. Ces actes d’aide humanitaire étaient pour nous une autre forme de résistance.
Mon mari, le docteur Joseph Nakhleh, et moi-même avons payé le prix de notre engagement. Le 14 avril 2012, nous avons été arrêtés à notre domicile à Damas par les forces du régime d’el-Assad et emprisonnés pendant 40 jours. Ce fut une période marquée par une peur constante et des menaces incessantes : on nous disait qu’ils allaient nous tuer ou faire du mal à nos enfants. À notre grande surprise, nous avons finalement été libérés, mais nous avons perdu plusieurs amis chers comme l’avocat Khalil Matouk, Faik al-Mer et Rami Hendawi, qui ont perdu la vie à cause de leur engagement. Craignant une nouvelle arrestation ou une liquidation physique, nous avons fui la Syrie. Nous sommes passés par le Liban et le Kurdistan irakien où nous sommes restés quatre ans, avant de fuir en France en 2017, devant l’avancée de Daesh.
Aujourd’hui, nous vivons à Dijon. Je poursuis un master en journalisme à l’Université Bourgogne Europe, tandis que mon mari exerce en tant que médecin. Nos enfants étudient à l’université, et nous avons retrouvé une stabilité que nous n’aurions jamais imaginée. Cependant, depuis mon arrivée en France, j’ai cessé de participer à toute activité politique contre le régime, par peur de mettre en danger mes frères et sœurs restés en Syrie. Malgré cela, la Syrie reste constamment au cœur de mes pensées.
Un avenir incertain
La Syrie vit désormais sans Bachar el-Assad, une situation inattendue autant qu’un tournant majeur dans l’histoire du pays. Tous les médias en parlent, et mon mari, mes amis et moi-même restons rivés à nos écrans de télévision. En larmes, j’ai dit à mon mari que je pouvais enfin envisager de revoir mes frères et sœurs, pour la première fois depuis 2013. Nous pouvons maintenant parler librement sur WhatsApp, partager des moments précieux, et je rêve déjà de visiter le tombeau de ma mère et celui de mon père, à qui je n’ai jamais pu dire adieu avant sa mort. La chute du régime a provoqué en moi un mélange d’euphorie et d’appréhension. Euphorie, parce qu’elle symbolise un rêve devenu réalité pour des millions de Syriens : la fin d’une dictature marquée par des années de violence et de souffrance. Appréhension, car l’avenir reste incertain et les défis pour reconstruire le pays sont immenses, après tant d’années de résistance et de désillusions.
La situation actuelle est loin d’être paisible. Les bombardements israéliens ont commencé à cibler des bases militaires autour de Damas, Israël avançant depuis l’ouest, tandis que la Turquie frappe depuis le nord le mouvement kurde des FDS. L’Irak a fermé ses frontières, et des bases russes sont toujours présentes en Méditerranée. Ces tensions régionales aggravent la complexité de la reconstruction et menacent la stabilité de la région. Sur les réseaux sociaux, les commentaires et récits en direct abondent, et j’essaie de rester informée grâce à ces plateformes, aux médias en ligne, et à mes conversations avec mes frères et mes proches restés en Syrie. Pourtant, il reste difficile de distinguer les faits de la propagande. La désinformation, alimentée par des intérêts politiques divergents, constitue un défi permanent.
Ma sœur m’a confié qu’elle continue d’aller travailler au ministère de l’Agriculture sans aucun problème. En revanche, une amie m’a raconté sur WhatsApp qu’elle avait été confrontée à plusieurs reprises à des tentatives de séparation entre hommes et femmes dans les transports publics, ce qui l’inquiète. Certains décrivent une atmosphère tendue, où l’espoir d’un renouveau est mêlé à des inquiétudes sur l’avenir politique et sécuritaire.
J’ai principalement écrit sur l’actualité culturelle et politique du monde arabe. Mes critiques sur la répression en Syrie m’ont valu 40 jours d’emprisonnement en 2012.© Benjamin Totel
Certains de mes amis opposants politiques se montrent vigilants, craignant qu’un nouveau régime autoritaire ne remplace l’ancien. D’autres, optimistes mais prudents, espèrent que cette transition, bien qu’incertaine, apportera des changements positifs. Des incidents violents, parfois graves, sont rapportés ici et là, mais semblent rapidement contenus. Par exemple, certains groupes appellent dans les rues à des conversions forcées à l’islam, ce qui suscite des inquiétudes au sein de ma famille, qui fait partie des minorités religieuses (chrétienne). Les clercs chrétiens, quant à eux, sont divisés : certains réclament des garanties et des protections, tandis que d’autres appellent au calme et à la patience, estimant que cette phase de transition est nécessairement chaotique.
Ahmed al-Sharra, alias Abou Mohammad al-Joulani, le chef de Hay’at Tahrir al-Cham (HTS), a été perçu par certains comme un « cadeau » pour la Syrie en raison de son rôle dans la chute d’Assad et la libération massive de prisonniers. Cependant, plus de 112 000 personnes restent portées disparues, selon un rapport des Nations Unies et des organisations internationales de défense des droits de l’homme publié en 2024. De nombreuses questions demeurent sans réponse : qui sont réellement Hay’at Tahrir al-Sham et Ahmed al-Sharra ? Quels sont leurs soutiens ? La Syrie s’oriente-t-elle vers un régime islamique radical ? Comment ce nouveau pouvoir parviendra-t-il à gouverner un pays dévasté par la guerre ? Et quel rôle joueront les différentes composantes de la société syrienne face aux craintes d’un modèle de gouvernance autoritaire ou religieux ?
L’idée de retourner à Damas m’emplit d’émotion et de contradictions. J’aimerais tant retrouver ma famille, renouer avec mes racines et honorer la mémoire de mes parents. Mais les tensions actuelles et l’instabilité politique rendent ce voyage difficile et risqué. De plus, mes enfants ont commencé une nouvelle vie en France, et je ne veux pas me séparer d’eux. Mon histoire reflète celle de nombreux Syriens : une quête incessante de liberté et de dignité, avec l’espoir qu’un jour, notre pays garantira ces droits fondamentaux à tous ses citoyens.
Découvrez nos articles de presse

