- 2 avril 2026
- Presse écrite
« Quand t’as la moindre merde, c’est les autres qui t’aident. Uber Eats, ils savent même pas que tu existes. »
Travail solitaire, statut d’indépendant, absence de protection : tout est fait pour isoler les livreurs des plateformes. Pourtant, à Dijon, une solidarité discrète s’organise, faite de récits, de conseils et d’une mémoire collective du métier.
À Dijon, ce sac Uber Eats et ce vélo témoignent du quotidien des livreurs qui alternent entre attente et courses en ville. © Manon Tautou
Un mélange de gras tiède et d’humidité se mélange dans l’air. À l’abri sous la devanture du nouveau BHV, un amas de vélos et de sacs rectangulaires dépareillés attire l’œil. Les téléphones branchés à des batteries externes scotchés artisanalement sur le cadre des guidons restent allumés. Au milieu des échanges, le bruit sec, presque mécanique, des notifications, interrompt les bribes d’échanges entre livreurs. Personne ne se regarde vraiment. Chacun reste fixé sur son téléphone pour valider ou non une prochaine livraison. Quand l’un d’eux vibre, un corps se détache, enfile son sac et disparaît dans la foule.
Ce lundi midi, Karim frotte ses mains l’une contre l’autre, les articulations de ses doigts craquent. Ce livreur marocain de 36 ans arrive toujours un peu en avance rue de la Liberté. C’est devenu un rituel. « Au début y’a deux ans, je ne connaissais personne. Maintenant, si je ne viens pas, on m’écrit. »
Il est devenu malgré lui au fil du temps, le pilier d’une petite communauté informelle et volatile. Pas de statuts, pas de locaux, pas de réunions, pas de responsables. Mais des dizaines de travailleurs précaires venus d’horizons disparates, pour qui l’entraide est un moyen de tenir.
Une transmission collective du métier
Un nouveau livreur est là, sac encore rigide, vélo propre, survêtement neuf. Venu du Pakistan et peu à l’aise en français, il écoute. Personne ne lui fait de grands discours. Mais les conseils arrivent comme par accident. Un mot sur la météo ; un autre sur un restaurant ; une plainte contre une descente trop raide ou des clients peu aimables. Les phrases circulent, se reprennent, se complètent.
« Fais attention dans la rue de la gare, les voitures ne regardent pas. »
« Quand il pleut, les pavés du centre-ville glissent à mort. »
« Les petites rues, c’est plus long mais plus sûr. »
« Ne prends pas toutes les courses. L’appli teste au début. »
« Va vers les bureaux à midi. Le soir, reste ici. Et évite ce restaurant, ils font attendre 1000 ans et la meuf parle trop mal. »
Pour les novices, le moindre conseil a son importance. © Manon Tautou
Rien n’est officiel. Pourtant, tout s’apprend ici.
Des groupes WhatsApp entre livreurs existent, pour prévenir un contrôle de police, signaler un vol, partager les promos et bonus, mais pour Karim le plus important reste ce qui se dit ici, dans l’attente, « souvent plus longue que les courses. »
En ligne, les messages sont courts, souvent sans ponctuation. Parfois, seulement un lieu, une heure. Dans l’un de ces groupes, les messages n’évoquent pas seulement de travail. Quand quelqu’un disparaît plusieurs jours, on demande des nouvelles.
L’an dernier, un livreur s’est volatilisé sans prévenir. Plusieurs collègues ont cherché son nom auprès des restaurants. « On a appris par un cousin à lui qu’il avait été arrêté par les flics et qu’il était reparti à Paris pour éviter de devoir rentrer au pays. […] Tout le monde était soulagé, même ceux qui ne parlent jamais », confie Karim.
Essoufflé par sa première course de la semaine, le trentenaire s’assoit. Le banc est froid. « Ce métier, ça fait du bruit dans le corps », lâche l’ancien manutentionnaire en intérim, en plissant un œil pour esquiver sa propre fumée de cigarette. Bonnet du PSG mal vissé sur la tête, il montre une petite cicatrice sur sa main. Une chute, au moment de noël, sur une plaque de verglas.
Sur son téléphone, les trajets les plus courts sont entourés d’un cercle rouge. « On apprend à tricher un peu », ironise-t-il avant de checker un de ses collègues qui écoute sans trop s’approcher.
Du jour au lendemain, les livreurs peuvent apparaître comme disparaître, parfois sans donner d’explications. © Manon Tautou
Au moins 17 morts depuis 2019
L’habituelle bruine dijonnaise commence à tomber. Les commandes arrivent. Les trajets s’enchaînent. Mais à chaque retour, ils se retrouvent au même endroit. Un café passe de main en main. Personne ne demande à qui il appartient – une salle de pause à même le trottoir.
Un sans-abri s’approche. Avec les livreurs, ils se saluent, échangent quelques mots. Ici, tout le monde se connaît. Les livreurs savent où il dort, lui sait à quelle heure ils arrivent et combien de temps ils restent. La rue de la Liberté est leur QG commun. « Parfois, ils nous surveillent les vélos, dit Karim. Et nous, on leur apporte à manger quand il reste des commandes. » Le café continue de passer, la pluie s’intensifie. Puis les téléphones vibrent, une dernière latte de cigarette et de nouveau, les vélos s’enfoncent dans les rues du centre-ville.
Un job à risques
Dans ce secteur en forte croissance, les accidents sont fréquents : 59% des livreurs interrogés dans une enquête de l’Institut de recherche pour le développement (IRD) et l’Institut national d’études démographiques (INED), disent en avoir vécu au moins un. Entre 2019 et 2023, au moins 17 livreurs ont trouvé la mort en France et 14 ont été gravement blessés, selon les données compilées par l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail. Des chiffres « probablement sous-estimés », faute de recensement public, précise l’agence. Officiellement indépendants, ils n’ont ni congés payés ni assurance chômage, et peu de garanties en cas d’accident, un manque de protection régulièrement dénoncé là encore par l’ANSES mais aussi dans la sphère associative et politique. L’enquête de l’RD et de l’INED, publiée le 31 mars 2026, estime le revenu moyen à moins de 6 euros bruts par heure.
« Ceux qui restent sont ceux qui ont appris »
À Dijon, certains se connaissent depuis peu, d’autres depuis des années. Beaucoup n’ont ni famille ni réseau en France. Le travail devait être provisoire. Il dure.
Comme pour Ahmed, 27 ans, pour qui ce job était au départ alimentaire, en parallèle de ses études de management qu’il a fini par abandonner faute de temps et de moyens. « L’hiver, c’est le pire. Si tu tombes malade, ou que tu tombes tout court, personne ne paie ». Il a chuté l’an dernier. Deux semaines sans travailler. Deux semaines sans revenus. « Les amis se sont cotisés pour m’aider. Certains se sont même connectés avec mon compte pour me faire quelques courses. » Avant de conclure sans détour : « dans ce taf, quand t’as la moindre merde, c’est les autres [livreurs, ndlr] qui t’aident. Uber, ils savent même pas que tu existes. »
« Avant, je regardais le GPS. Maintenant, je regarde le sol. [...] C'est à ça qu'on reconnaît les nouveaux, ils ont le nez en l'air comme des touristes. »
Karim, livreur Uber Etas
« On se voit tous les jours, forcément ça crée quelque chose. », insiste Ahmed qui vit désormais en colocation avec un coursier Algérien rencontré il y a un an. Avant de nuancer : « Beaucoup arrêtent aussi. […] Ceux qui restent, ce sont ceux qui ont appris. »
Appris quoi ?
Il réfléchit.
« À ne pas être seuls. »
Au bout d’une vingtaine de minutes Karim revient le sourire aux lèvres vers le groupe. « Je viens de livrer un vieux à poil sous son peignoir, il m’a fait trop flipper. » Le groupe en face explose de rire. « T’as fais vite par contre », enchaîne l’un d’eux. Et pour cause, Karim connaît la ville par cœur, presque par corps. Il sait où freiner, où ralentir, où se méfier. « Avant, je regardais le GPS. Maintenant, je regarde le sol. […] C’est à ça qu’on reconnaît les nouveaux, ils ont le nez en l’air comme des touristes », résume-t-il, faisant à nouveau rire l’assistance.
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Vers 14h30 les commandes ralentissent. Les livreurs commencent à partir. Ils se saluent brièvement.
Avant de s’éloigner, Ahmed se tourne vers le nouveau. « Ce soir viens un peu plus tôt. C’est mieux pour éviter de te manger les plus grosses attentes dans le rush. »
Car ce soir, tout recommencera.
Les courses, l’attente, les silences.
Et cette mémoire collective, brute, sans archives, qui circule de jour comme de nuit.
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