La gare de Dijon : dernier refuge face au grand froid et à la précarité

Derrière les guichets et les quais de la gare de Dijon, un autre quotidien se déroule de jour comme de nuit. Celui de personnes contraintes de dormir sur des bancs ou à même le sol. Sans solution d’hébergement concrète et durable, ils espèrent que le 115 leur trouve une place.

Sous l’imposante verrière de la gare de Dijon, le temps semble figé. Les bruits des trains, les portes qui claquent, et les gens pressés ne font qu’accentuer la solitude de Thomas, 46 ans. Assis à même le sol, dos contre un pilier de pierre claire, il s’accroche à son sac, un vieux modèle à la toile usée. Il y garde ses affaires de première nécessité : papiers, quelques vêtements et un peu d’argent. « L’hiver, c’est dur. Très dur. Quand la gare ferme, je dors dehors. Mais ça fait peur. Ici, au moins, je me sens un peu en sécurité », raconte l’homme emmitouflé sous plusieurs couches de vêtements. Il porte une cagoule noire, un pull rouge et une doudoune, et tente tant bien que mal de se réchauffer. Dehors, le froid mordant enveloppe la façade en béton beige et pâle de la gare.

Emmitouflé sous plusieurs couches de vêtements, Naïm*, 52 ans, se rend à la gare pour trouver un peu de répit, recharger son téléphone, plutôt que de rester à mendier dans la rue. © Ryan Horvath

Si à l’heure du petit déjeuner, les voyageurs sortent tout juste de leur train et franchissent les portes vitrées de l’édifice, pour d’autres, la nuit à la gare ne fait que se prolonger. Ceux qui s’y réfugient ne voyagent pas : ils fuient l’hiver dijonnais et l’insécurité de la rue. De 4 heures du matin à 23 heures, ces hommes et femmes squattent les bancs ou les coins les moins exposés au vent, faute de solution d’hébergement durable.

Selon un employé de sécurité, la gare de Dijon voit passer chaque jour « entre 10 et 20 sans-abri » en quête d’un peu de chaleur ou d’un endroit où se reposer quelques heures. Aux abords des rails, ils trouvent un toit, aussi précaire et temporaire soit-il. Une estimation qui reflète une situation plus large : en France, en 2024, près de 330 000 personnes vivent sans domicile fixe d’après la Fondation pour le Logement des Défavorisés. Un chiffre en constante augmentation ces dernières années.

« Chaque soir, c’est le même combat pour trouver un endroit chaud »

Allongé sur un siège, un homme tente de trouver le sommeil. Il est midi passé. Sa longue barbe blanche et son épais manteau rouge lui donnent des airs de père Noël. En guise de coussin, un sac vert à carreaux. Il claque des dents, resserre les pans de son manteau. Sans la gare de Dijon, il passerait la nuit dehors, exposé aux températures négatives des derniers jours. Derrière ces visages fatigués se cache une grande diversité de parcours et de profils. Si certains sont des hommes d’âge mûr, souvent marqués par les années de galère, d’autres sont plus jeunes, victimes de ruptures familiales ou de situations professionnelles précaires. Certains comme Thomas ont par exemple tout perdu du jour au lendemain : « ma copine est partie, elle m’a jeté, je me suis retrouvé avec rien ni personne. » « On croise de tout, mais surtout des hommes seuls de 30 à 50 ans », fait état l’employé de sécurité.

Dans son sac, Diego* a le strict minimum : papiers, vêtements et quelques produits d’hygiène.  © Ryan Horvath

Les femmes, longtemps invisibles dans les espaces publics, sont aussi de plus en plus présentes. « Elles représentent environ 30 % des personnes que nous hébergeons », estime Muriel Vallade, cheffe de service au 115, soit une dizaine de chambres occupées. Parmi elles, nombreuses sont des mères de famille marquées par des épreuves personnelles et la violence conjugale : « elles ont parfois leurs enfants placés et, dans certains cas, elles ne disposent même plus de l’autorité parentale. » De plus, la lutte contre des addictions, notamment à l’alcool, est un combat quotidien pour beaucoup d’entre elles, « ce qui a un impact considérable sur leur parcours et leur état psychologique », explique Muriel Vallade.

« Mon argent, je le mets dans l’hygiène et la nourriture. Je ne veux pas m’habituer à la rue. Mais chaque soir, c’est le même combat pour trouver un endroit chaud »

À l’extérieur, près du Quick, Naïm* et Diego* discutent. Cigarette dans une main et canette de bière dans l’autre, ils sont installés sur les tables du fast-food. Ils trimballent chacun un peu de linge, de quoi se laver et des papiers d’identité. Naïm*, 52 ans, raconte d’une voix cassée, abimée par le froid : « je suis reconnu handicapé à 80%, mais je n’ai pas d’aides. Le 115 m’a dit qu’il n’y avait plus de place. Alors, je dors dehors. » Diego*, 32 ans, essaie de garder un semblant de dignité : « mon argent, je le mets dans l’hygiène et la nourriture. Je ne veux pas m’habituer à la rue. Mais chaque soir, c’est le même combat pour trouver un endroit chaud. » Il sourit : « j’essaie de passer tous les soirs au Quick, leur demander s’ils n’ont pas un burger ou des frites invendues, un truc à se mettre sous la dent. C’est la débrouille. »

Naïm*, sous traitement psychiatrique est confronté à une autre difficulté : payer ses médicaments. Son épaisse cagoule noire, ne laisse entrevoir que ses yeux. À la gare, c’est là qu’ils trouvent un peu de répit, rechargent leurs téléphones, plutôt que de rester à mendier par terre. De son côté, la SNCF a mis en place des aménagements pour décourager les gens de s’installer longtemps. Les bancs sont inclinés et les sièges trop petits pour s’allonger confortablement.

De nombreuses personnes se retrouvent sans solution d’hébergement. Elles sont contraintes d’appeler le 115 tous les jours, pour espérer dormir au chaud. Leur solution, squatter à la gare. © Ryan Horvath

Sans solution, certains de ces sans-abris se tournent vers le 115, le service téléphonique pour l’hébergement d’urgence. Mais la demande reste immense et l’offre de logement est insuffisante. « Au 115, j’ai dû y aller quelques fois… Mais un autre soir, on me dit qu’il n’y a pas de place alors que je sais très bien que si. C’est un hôtel ou quoi ? », s’indigne Diego* à bout de nerfs. « Les sans-abris à la gare ne sont pas prioritaires, soit ils sont de passage, soit ils ne nous contactent pas », explique Muriel Vallade. « La journée, l’hiver, c’est alors plus dur de les accompagner », conçoit-elle.

Un refuge improvisé, toléré, mais fragile

« Nous voyons souvent les mêmes postés. Ils ne sont pas méchants », considère Lisa*, agente de propreté. Pour elle, ces présences font partie du décor. « Le matin, à 4 heures, nous leur ouvrons les portes pour qu’ils puissent se réchauffer un peu. C’est trop dangereux dehors. Mais à 23 heures, la gare ferme. Certains trouvent une solution temporaire, d’autres dorment dans la rue », déplore la jeune femme. Un second agent de sécurité poursuit : « on n’a pas le droit de les mettre dehors tant qu’ils ne causent pas de problèmes. Mais nous ne sommes pas des assistantes sociales. » La gare devient alors un espace transitoire, tolérant jusqu’à sa fermeture. Pour rester à l’abri, Naïm*, Thomas et d’autres s’imposent une condition : respecter les autres usagers. « Si jamais on veut boire notre bière, on va ailleurs pour ne pas déranger », souffle Diego*.

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À 21 heures, les sans domiciles fixes se dispersent dans la ville. Chaque soir, la police nationale organise des rondes dans le bâtiment. Leur mission : chasser les potentiels SDF qui pourraient squatter la gare. « Hier soir, on est venu me mettre dehors, ils n’ont pas le droit ! », s’énerve Naïm*. Contacté, un responsable de la police nationale affirme faire du cas par cas. « Si la personne est alcoolisée, nous l’emmenons en cellule de dégrisement. Sinon, nous les redirigeons auprès du 115. » En ce qui concerne les évacuations à partir de 23 heures, « ils ne peuvent pas rester la nuit à la gare, nous sommes obligés de les sortir », ajoute-t-il.

La solidarité, leur moyen de survivre

La nuit, des maraudes sont organisées devant la gare. Elles apportent denrées et espoir. À 20h15, la Croix-Rouge distribue régulièrement couvertures et repas. Certaines de ces actions sont spontanées. Pierre, avocat de métier, récolte les invendus des grandes surfaces pour les donner aux plus démunis. Veloutés, steaks hachés ou gâteaux, tout est bon à prendre. « Tous les soirs, nous voyons les mêmes visages », confie l’homme aux cheveux grisonnants et au visage marqué par les rides.

Autour de lui, six individus fouillent des sacs remplis de nourriture. Parmi eux, Thomas, rencontré quelques heures auparavant. « Parfois, des voyageurs offrent des cafés ou des sandwiches », raconte-t-il. Ensuite, jusqu’à 4 heures, ils activent le mode survie… Tout peut leur arriver. En France, il n’est pas rare de lire dans les faits divers que des SDF sont morts de froid. Les agents, bien que limités par leur rôle, tendent parfois une main : « on ne peut pas toujours donner à boire ou à manger, mais quand on peut, on le fait discrètement », avoue un vigile. « Je ne suis jamais tombé aussi bas », se décourage Naïm*, la mine affaiblie, en jetant sa canette de bière à la poubelle.

*Nom d’emprunt pour conserver l’anonymat