- 26 mars 2026
- Presse écrite
Recycler les cheveux : une idée prometteuse, mais marginale
Chaque jour, des tonnes de cheveux finissent à la poubelle après leur passage sous les ciseaux. À Dijon, quelques salons ont choisi d’en faire une ressource utile, capable d’absorber les hydrocarbures ou de protéger les sols agricoles. Le recyclage capillaire reste toutefois marginal, limité à quelques milliers de salons volontaires en France : recycler crée des coûts supplémentaires trop élevés pour certains salons.
Sylvie Falco recycle les cheveux de ses clients depuis 10 ans. La démarche a éveillé la curiosité de ses clients. © Carulu-Andria Pazzoni
Chaque jour, environ un million de Français ont un rendez-vous chez leur coiffeur. Serait-ce un crime environnemental ? En moyenne, un salon produit entre 10 et 20 kilos de cheveux par mois. À l’échelle nationale, 4 000 tonnes de cheveux sont coupées chaque année, selon les estimations de l’UNEC (Union nationale des entreprises de coiffure) et du CNEC (Conseil National des Entreprises de Coiffure). Ils représentent près de la moitié des déchets générés par un salon et terminent le plus souvent à la poubelle, chargés de substances toxiques (lire notre encadré).
Frappé par le volume qu’il jetait chaque semaine, Thierry Gras, coiffeur dans le Var, a créé en 2015 l’association « Coiffeurs Justes », qui récupère les cheveux coupés et en fait don à des entreprises capables de leur donner une seconde vie. Dans la majorité des cas, ils finiront transformés en boudins filtrants, utiles pour limiter les conséquences des marées noires – grâce aux propriétés naturelles des poils, kératineux et très lipophiles, donc très absorbants. « Un kilo de cheveux peut retenir jusqu’à 8 litres d’hydrocarbures », dans l’eau ou le long des côtes, aime rappeler le fondateur de l’association. Au final, les boudins dépolluants sont vendus dans les ports 2,50 euros l’unité.
Des salons de coiffure aux ports de plaisance
Contactée, la Fédération française des ports de plaisance, créatrice du label « Ports Propres », indique travailler avec Coiffeurs Justes pour équiper certains ports en boudins absorbants contre les pollutions aux hydrocarbures. Les ports et les collectivités sont les principaux clients de l’association, qui n’est pas la seule initiative sur ce créneau. Basée à Vénissieux en Auvergne-Rhône-Alpes, Ecofhair fabrique et commercialise depuis 2021 des dispositifs similaires mais s’adresse davantage à une clientèle de plaisanciers et de propriétaires de bateaux.
Si les deux acteurs utilisent le cheveu recyclé, ils n’interviennent pas sur les mêmes marchés et ne sont donc pas dans une concurrence directe. « On a longtemps considéré le cheveu comme un déchet sans valeur. Or il est partout, gratuit, renouvelable et incroyablement utile. Ce serait dommage de continuer à le jeter », argumente M. Gras.
Thierry Gras, coiffeur à Saint-Zacharie (Var) et président de l’association Coiffeurs Justes. Il récupère des sacs à cheveux envoyés par les 2500 salons partenaires. © Thierry Gras
25 coiffeurs partenaires à Dijon
En dix ans, 50 000 tonnes de déchets capillaires ont ainsi échappé à la poubelle grâce à Coiffeurs Justes, qui a noué un partenariat avec 2 500 salons en France, dont 25 à Dijon – soit à peine 12% des coiffeurs de la ville.
Chez FA’SYL création, situé dans le quartier Parc-Chevreul à Dijon, la gérante Sylvie Falco qui a 40 ans de métier, a commencé à recycler ses déchets il y a 10 ans, car elle ne « supportait plus de jeter autant de cheveux ». La démarche a éveillé la curiosité de ses clients, souvent surpris – voire amusés – d’apprendre qu’un cheveu peut devenir un outil de dépollution, sous forme de boudins. « Je ne pensais pas que des cheveux pouvaient servir à quelque chose », reconnaît Julien, 34 ans, un habitué.
« On a tous un rôle à jouer. Si chacun faisait un petit effort, la différence serait énorme. »
Sylvie Falco, 59 ans, coiffeuse
D’autres clients, toutefois, évoquent des usages possibles : « Dans mon village, on en mettait au pied des arbres pour garder l’humidité. Ça marchait très bien », se souvient Geneviève, 71 ans. Et certains clients habitant à la campagne récupèrent depuis toujours leurs cheveux chez le coiffeur, pour les utiliser comme repoussoirs olfactifs face aux animaux, « notamment les sangliers », explique Jean-Marc, 57 ans.
Pour les coiffeurs que nous avons interrogés, la solution Coiffeurs Justes est séduisante, mais son coût en limite la portée. Dans un premier temps, Sylvie Falco envoyait ses cheveux à l’association. Mais avec l’augmentation des volumes collectés, le coût du dispositif est devenu difficilement soutenable : « Il faut payer les sacs, le transport — environ 113,40 euros par an — et l’adhésion de 30 euros. Plus on recycle, plus les frais augmentent. Pour un petit salon comme le mien, ce n’est pas rentable. » Souhaitant néanmoins poursuivre sa démarche écologique, elle s’est tournée vers Capillum, moins onéreux.
Le salon FA’SYL création envoie 10 kg de cheveux tous les 2 mois à Capillum pour y être recyclé. © Carulu-Andria Pazzoni
Du matériau pour fabriquer du paillage de jardins
Créée en 2019, l’entreprise Capillum fabrique, à partir des cheveux collectés, du paillage pour les jardins et les champs, un matériau qui évite le développement des mauvaises herbes et maintient l’humidité dans le sol. Pour fabriquer son revêtement – sous forme de rouleaux de 4 m², vendus environ 30 euros pièce -, la société travaille avec plus de 6 000 salons partenaires dont 21 à Dijon, qui expédient leurs cheveux vers son site de Clermont-Ferrand. Ici, pas d’intermédiaires : « On gère tout, du salon de coiffure jusqu’au produit fini », se félicite le PDG et cofondateur James Taylor.
Là non plus, le salon participant n’est pas rémunéré pour la matière première, au contraire : pour faire vivre cette « première filière industrielle de recyclage des cheveux en France », les coiffeurs paient une contribution annuelle pouvant aller jusqu’à 149 euros, un montant qui inclut toutes les étapes de la collecte. Capillum revendique près de 300 tonnes de cheveux recyclés par an et une production réalisée en interne grâce à une machine protégée par un brevet.
Les cheveux valorisés par l’entreprise Capillum sont utilisés pour créer du paillage pour les jardins et les champs. © Carulu-Andria Pazzoni
Pour Sylvie Falco, le modèle de l’abonnement annuel fixe est plus adaptée à la gestion d’une petite entreprise indépendante comme la sienne qui n’emploie qu’une coiffeuse. « Quel que soit le volume de cheveux collecté, le prix ne change pas », précise-t-elle. Un constat partagé par Solène Mory, à la tête du salon dijonnais L’Atelier de So qui emploie deux coiffeuses depuis 2022 dans le quartier des Grésilles : « J’avais commencé les démarches avec Coiffeurs Justes, mais il fallait tout payer. Pour un petit salon, c’est impossible. » Toutes deux disent pourtant leur attachement à la démarche écologique.
Des salons prêts à s’engager, mais sans aide, c’est difficile
Face à ces critiques, Thierry Gras, fondateur de Coiffeurs Justes, défend le modèle de son association : « nous fonctionnons sans recherche de rentabilité, dans une logique d’économie solidaire. La filière existe uniquement grâce à l’engagement des coiffeurs. » Il rappelle qu’aucun acteur n’achète de cheveux bruts et que seule la transformation en produits finis leur confère une valeur marchande. C’est avec ces arguments et une communication sur les réseaux sociaux qu’il essaie de trouver des start-ups susceptibles de développer des produits à partir de ces cheveux recyclés et ainsi en tirer un profit. De son coté, James Taylor de Capillum souligne que les retombées pour les salons dépassent le simple service de collecte des déchets. L’intérêt pour les coiffeurs serait indirect : « apparaître comme partenaire d’une filière de recyclage peut renforcer leur image et attirer une clientèle sensible aux enjeux environnementaux. Un bénéfice davantage lié à la visibilité et à la communication qu’à un gain financier immédiat. »
Deux visions qui illustrent une même réalité : sans soutien public ni filière nationale structurée, le recyclage des cheveux reste un engagement coûteux, difficilement soutenable pour les petits salons. Pour l’heure, la majorité des coiffeurs continuent donc à jeter les cheveux avec les ordures ménagères.
Coiffure : quand salon rime avec pollution
Encore marginal, le recyclage des cheveux ne concerne aujourd’hui que quelques milliers de salons en France sur les 114 000 enseignes recensées. Mais au-delà des déchets capillaires, l’impact environnemental de la coiffure se joue aussi dans les canalisations. Selon une étude du CNIDEP (Centre national d’innovation pour le développement durable), les eaux usées des salons contiennent près de 20 substances jugées problématiques, car elles ne sont ni détruites ni correctement dégradées par les stations d’épuration.
Métaux, alkylphénols, phtalates ou encore colorants azoïques se retrouvent ainsi dans les rivières et les sols. Certaines molécules, comme la résorcine, utilisée dans les teintures, sont même suspectées d’être des perturbateurs endocriniens et classées très toxiques pour les organismes aquatiques. Un impact largement méconnu, qui interroge la responsabilité environnementale du secteur.
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