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Chute du mur de Berlin : « Je me souviens d'un climat d'euphorie »

Entretien avec Catherine-Marie Degrace, envoyée spéciale à Berlin pour Le Bien Public en novembre 1989 pendant la chute du Mur. Retour sur ces quelques jours très particuliers. 

— Ce reportage est extrait de R45, la revue du master imprimée en novembre 2019, sous le titre « Je me souviens d’un climat d’euphorie »

Quelques jours après la chute du Mur des habitants de Berlin-Est font leurs courses à l’Ouest © Philippe Maupetit pour Le Bien Public, 1989

Comment votre départ s’est-il décidé ? 
Je connaissais bien la situation enclavée de Berlin, d’autant que mon ami y vivait pour ses études. Après la manifestation symbolique et pacifiste à la frontière austro-hongroise, où des Allemands de l’Est étaient passés en Autriche, les événements se sont précipités et on sentait que tout allait s’accélérer. Je suivais l’évolution de la situation et j’ai tanné mon rédacteur en chef pour qu’il me laisse partir avec un photographe, Philippe Maupetit. Il était très intéressé et nous a finalement envoyés à Berlin. Aujourd’hui encore, je lui en suis infiniment reconnaissante. 
 
Quelles sont vos attentes lorsque vous partez ? 

Nous sommes partis en quelque sorte à l’aventure. En franchissant les frontières entre R.F.A. et R.D.A., nous avons fait nos premières rencontres avec la réalité et l’émotion. Je me souviens, comme si c’était hier, des gens qui pleuraient et tombaient dans les bras les uns des autres, parfois sans se connaître. Je ne pensais qu’à raconter des instantanés, comme nous les vivions. Des histoires de gens ordinaires. Retranscrire le plus fidèlement ces rencontres. Je n’étais pas partie pour écrire une analyse politique, mais pour raconter ce que vivait la population.
 
Votre reportage n’est publié dans Le Bien Public que dix jours après la chute du Mur. Comment l’expliquez-vous ?
 
Nous sommes partis en voiture. Il y a 30 ans, les moyens de communication modernes tels que le téléphone portable ou internet n’existaient pas. Il fallait engranger le plus possible de matière pour notre reportage. D’où le temps sur place, plus le temps des trajets. J’écrivais jour et nuit.
 

Quel souvenir avez-vous du climat sur place ?

Un climat d’euphorie, de joie mêlée aux larmes des retrouvailles ou juste du passage de « l’autre côté » .  Chaque personne m’a marqué, y compris les Grepo [Grenzpolizei ou police des frontières] avec leur œillet à la main ou à la boutonnière, rose ou rouge, qui distribuaient du café avec le sourire. Il y a eu aussi la rencontre avec ceux qui venaient recevoir leur Begrüssungsgeld, une somme d’argent allouée à ceux qui arrivaient en RFA. Je me souviens des longues files d’attente devant les banques. Il faisait très froid, mais les gens chantaient. Ensuite seulement, je me remémore des aspects plus « folkloriques », les premières bananes achetées ou ceux qui s’attaquaient au Mur au marteau, afin d’en emporter un morceau comme souvenir…

30 ans après, quel regard portez-vous sur votre traitement du sujet à l’époque ? 

J’étais une très jeune journaliste à l’époque, sans la maturité que je possède aujourd’hui. J’ai raconté des histoires empreintes de l’émotion avec laquelle nous les avons vécues. Et je sais une chose : le choix d’un quotidien régional d’envoyer une équipe de reporters à Berlin, en novembre 1989  était un choix courageux.

catherine-marie degrace et philippe maupetit © Le Bien Public édition des 18 et 19 novembre 1989

Catherine-Marie Degrace et Philippe Maupetit © Le Bien Public édition des 18 et 19 novembre 1989

Philippe Maupetit : « On a décidé d’aller parler aux gens » 

Dès le lendemain de la chute du Mur, on a vu dans les journaux qu’il y avait beaucoup d’analyse politique. Sur place avec Catherine-Marie Degrace, on a donc évité les endroits où il y avait trop de journalistes. Et surtout, on a décidé d’aller parler aux gens. On voulait faire de la locale, bosser comme si Berlin était dans la banlieue de Dijon. Mais ce n’était pas facile : les Allemands de l’Est ne parlaient pas facilement. On devait les emmener ailleurs et leur payer un verre. Ils témoignaient de ce qu’ils avaient vécu, de ce qu’ils souhaitaient vivre. Ils achetaient des bas, du chocolat, des postes de radio. Ils avaient beaucoup de plaisir à discuter avec nous car ils savaient qu’on venait d’un monde libre. J’ai pris là-bas des photos de personnes qui voulaient voir, soit à travers le Mur, soit au-dessus du Mur… Mais il n’y avait rien à voir ! Je me demandais : « Dans leur tête, qu’est-ce qu’ils voient, qu’est-ce qu’ils cherchent à voir ? » C’est un moment très fort dans l’histoire de l’Europe.