- 17 avril 2025
- Presse écrite
Après la guerre, la difficile reconstruction psychologique des étudiants exilés
Ukraine, Syrie, Palestine… chaque année, des étudiants venus de pays en guerre s’installent à Dijon pour suivre leurs études. Loin de leurs pays et de leurs familles, eux qui ont parfois assisté aux horreurs arrivent avec d’importants dommages psychologiques. Pour se reconstruire, une prise en charge est nécessaire, mais elle est négligée, souvent inconsciemment, par les premiers concernés.
« Depuis le 7 octobre, j’ai l’impression de regarder un film d’horreur », s’émeut Helal Aldarak, arrivé de Palestine en 2018. © Julie Llopes
Pour les étudiants de l’Université Bourgogne Europe (UBE) qui, comme Helal, ont fui la guerre, la pression des études se mêle aux traumatismes et à la douleur ressentie face à la situation politique de leurs pays. Zoé Gazdac et Cynthia Ramos, psychologues au Service de Santé Universitaire (SSE), décrivent toutes deux des étudiants qui souffrent de « stress post-traumatique et d’angoisses, qui ne se sentent pas safe facilement » à cause de la violence dont ils ont été témoins. Une prise en charge psychologique immédiate et durable est impérative à leur reconstruction. « Quand les étudiants arrivent d’un pays en guerre, leur situation financière, administrative et scolaire est compliquée, donc le suivi psychologique passe au second plan », constate Julie Canovas, responsable du pôle international de l’UBE. La nécessité pour la plupart de travailler à côté de leurs études, les amène parfois à redoubler (lire encadré).
Le DU Passerelle face aux défis de l’intégration
En 2016, en réaction au conflit qui se déroule en Syrie, le diplôme universitaire (DU) Passerelle – Étudiants en exil est créé. Destiné aux étudiants de 18 à 45 ans bénéficiant de la protection internationale, il a pour objectif de leur permettre « d’atteindre un niveau de français suffisant pour reprendre leurs études ou intégrer le monde professionnel », expose Florine Joga, chargée de gestion administrative de la formation. Cette année, le DU Passerelle compte 81 étudiants, réfugiés ou venus de pays en guerre, dont la situation politique les met en danger — comme l’Afghanistan ou le Soudan — et qui sont victimes de traumatismes liés au parcours d’exil. « Certains étudiants ont traversé toute l’Afrique, en passant dans des centres de rétention, pour arriver en Europe », s’indigne Julie Canovas.
Krystyna Evinian, étudiante ukrainienne au DU Passerelle, parle couramment le français, ce qui a facilité son intégration. © Julie Llopes
« On a l’impression de ne pas avoir le droit d’être heureux »
Étudiante au sein du DU Passerelle, Krystyna Evinian, 22 ans, n’a « pas ressenti le besoin de consulter un psychologue » en raison de l’encadrement proposé par le personnel de ce parcours. Arrivée en France en 2023, elle a fui l’Ukraine en guerre avec sa mère, laissant derrière elle son père et ses amis, dans sa ville natale de Poltava, au centre du pays. « Ma mère a besoin de moi donc je n’ai pas de temps à accorder à des idées négatives », avoue-t-elle. Selon Zoé Gazdac, cet état d’esprit est courant : « les étudiants venus de pays en guerre ont du mal à légitimer leurs souffrances ».
Comme Krystyna, les étudiants concernés sont peu à saisir les dispositifs de soutien proposés par l’université : une collaboration avait été mise en place entre le SSE et Paroles en Chemin, une association constituée de psychanalystes à la retraite, pour proposer des consultations gratuites, en français, les mardis après-midi. Celle-ci s’est arrêtée, faute de sollicitation. Zoé Gazdac admet que « même s’il est possible de justifier de l’absence de l’élève en cours, il reste difficile de concilier nos disponibilités avec leur planning ». De même, le DU Passerelle propose des ateliers hebdomadaires d’art-thérapie depuis 2023, animés par un psychologue et un art-thérapeute. Néanmoins, seuls 10% des étudiants s’y rendent. Manque d’adaptation aux contraintes d’emploi du temps de ces étudiants, et peut-être une réticence de ces derniers à parler, ces dispositifs peinent à capter ces étudiants.
« J’ai perdu des proches, moi, j'ai survécu. Ça me donne une responsabilité, je me dis qu’il faut être forte. »
Mary Isaa, étudiante en master de journalisme
Mary Isaa non plus n’a pas consulté de psychologue à son arrivée en France, préférant « travailler seule » sur elle-même. Cette ancienne étudiante du DU Passerelle, actuellement en Master de journalisme, a fui la Syrie avec sa famille. Déjà journaliste en Syrie, le régime dictatorial de Bachar El-Assad menaçait leur sécurité. « On a l’impression de ne pas avoir le droit d’être heureux, parce qu’on a des amis en prison, des amis morts, confie-t-elle. J’ai perdu des proches, moi, j’ai survécu. Ça me donne une responsabilité, je me dis qu’il faut être forte. » En s’imposant d’honorer au quotidien la mémoire des victimes de la guerre dans son pays, son intégration reste compliquée, même après plus de sept ans en France : « Je me sens coupable quand je ris avec les autres », ajoute-t-elle.
Mary Isaa, étudiante en journalisme, vit à Dijon depuis 2018 avec son mari et ses enfants. © Julie Llopes
Trouver les mots pour soigner les maux
Si dans le cadre de Paroles en Chemin, Annette décrit les étudiants de pays en guerre comme des personnes qui « ne se plaignent jamais, dotés d’une grande force mentale ». La psychanaliste insiste sur l’importance de travailler sur leurs traumatismes. Cependant, les consultations n’étant qu’en français, la langue peut être un obstacle au soin. Pour les étudiants non-francophones, seul le SSE propose des consultations illimitées et gratuites en anglais et en espagnol. Ce sont les psychologues Zoé Gazdac et Cynthia Ramos qui assurent ces consultations. « Malgré la barrière de la langue, on trouve toujours un moyen de se comprendre ». Elles reçoivent les étudiants toutes les 1 à 2 semaines, pour des séances de 45min à 1h. « Mais la plupart des étudiants qui viennent de pays en guerre ne viennent pas explicitement avec la demande d’en parler », faisant alors de l’identification de leurs difficultés une étape compliquée.
« Admettre que l’on est faible n’est pas quelque chose qu’on est censé faire »
Parfois, le travail psychologique est aussi compliqué pour des raisons culturelles, la santé mentale étant un sujet tabou dans certaines cultures. Pour Helal, c’est d’ailleurs la raison principale qui l’empêche de consulter un spécialiste. « Je suis un homme et dans ma culture, on n’est pas censé admettre que l’on a besoin d’aide ». Malgré tout, se livrer sur son vécu lui apparaît essentiel, quitte à ne pas toujours parler à un professionnel : « Après le 7 octobre 2023 [NDLR : attaque du Hamas contre Israël], je ressentais le besoin de parler, mais pas forcément à un psychologue, juste à une personne ».
Quand les administrations ne laissent pas le droit à l’erreur
Les étudiants, quand ils ne sont pas réfugiés, demandeurs d’asiles ou originaires de l’Union européenne, arrivent avec un titre de séjour étudiant qu’ils doivent renouveler au bout d’un an. « La préfecture se base sur leur assiduité et leurs notes pour décider du renouvellement de leur autorisation de séjour pour l’année à venir », détaille Julie Canovas, responsable du pôle international de l’Université Bourgogne Europe. « Certains étudiants arrivent dans une situation précaire et doivent cumuler études et travail, rendant le suivi psychologique difficile. Beaucoup redoublent, mais la préfecture ne l’autorise généralement qu’une fois ». Un deuxième redoublement peut compromettre le renouvellement du titre de séjour, sauf en cas de circonstances exceptionnelles. Les étudiants doivent alors « justifier du caractère réel et sérieux de leurs études » selon le Code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile.
Les étudiants qui demandent l’asile en France doivent faire une demande devant l’Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA). S’ils sont déboutés, ils peuvent faire appel devant la Cour nationale du droit d’asile (CNDA), mais les étudiants peuvent rester sur le territoire français pendant la procédure. En cas d’échec, ils reçoivent une obligation de quitter le territoire français (OQTF) sous 30 jours.
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