Les Compagnons du Devoir de Dijon : un quotidien taillé pour le chef-d'œuvre

Les Compagnons du Devoir forment des adolescents à des métiers artisanaux : menuiserie, charpenterie ou encore boulangerie. L’association est réputée pour son excellente formation, mais aussi pour son organisation qui lui est propre : rites, rythmes de travail et vocabulaire spécifique. Les compagnons, c’est une société dans la société, mais aussi une grande famille qui peut s’avérer étouffante…

Découvrez ce reportage en version audio. Réalisation : Lucas Chelminiak

À l’entrée de la cantine du CFA des Compagnons du Devoir, deux élèves se tiennent derrière une table, concentrés sur leur tâche. Cheveux clairs, presque dorés, ils arborent un polo blanc impeccable, symbole de leur appartenance à la famille des Compagnons. Assis côte à côte, ils notent méthodiquement les noms de ceux qui souhaitent prendre leur repas, et distribuent des tickets.  « Ce sont des “gâches”, on en change toutes les semaines. Cette semaine, on fait ça et la semaine prochaine, on est de vaisselle », détaille Antonin, 15 ans, en deuxième année de bac pro chaudronnerie. Dans leur vocabulaire, “une gâche” est un travail.

La maîtresse de maison, Eva, est derrière les “lapins”. Elle surveille le bon déroulement du repas. ©Valentin Loisel

Ces jeunes, appelés “lapins” en raison de leur statut d’élèves de première ou de deuxième année, font partie des 400 élèves du CFA de Dijon, situé 1 rue Jean Mazen, en face du CHU. Ils vivent leurs premières expériences dans un environnement qui met autant l’accent sur le savoir-faire que sur le savoir-être. Réputés pour être l’élite de l’artisanat français, les Compagnons du Devoir ont récemment joué un rôle majeur dans la rénovation de la cathédrale de Notre-Dame, ravagée par les flammes en 2019. Charpentiers, échafaudeurs, peintres, menuisiers ou encore cordistes ont œuvré, pendant cinq ans, à rendre sa splendeur à ce monument. 

Un roulement permet aux 400 élèves de manger en une heure : les premières années ont le premier quart d’heure, suivis des deuxièmes années. ©Valentin Loisel

La cantine, agitée, contraste avec le calme de ces deux lapins. Plus loin, d’autres jeunes mettent le couvert. Cette organisation huilée assure un service rapide et responsabilise les étudiants. Le port du col et du jean sont obligatoires pour manger. L’histoire des règles compagnonniques est mystérieuse, peu documentée, mais cette directive a quelques siècles selon un élève du CFA. Ainsi, les compagnons étaient mal vus par la bourgeoisie au restaurant, car ils appartenaient à une classe sociale inférieure. Ils décident alors de soigner leur apparence à chaque repas, afin de les faire taire. 

Le tarif d’un repas est de 6€ pour les élèves. © Valentin Loisel

Dans ce CFA, avant d’investir une autre table, les apprentis doivent en compléter une entièrement. Pas de chaise vide. « Si on a 200 couverts, les élèves ne peuvent pas se mettre 4 sur une grande table, ça ferait du gâchis et de l’embouteillage », explique la prévôt du CFA, Chloé Bailly. Bien qu’elle n’aime pas ce terme, cette ébéniste de métier est la “directrice” de cet établissement, situé derrière le campus universitaire dijonnais. De l’extérieur, rien ne permet de le différencier d’un autre bâtiment scolaire. Pourtant, à l’intérieur, l’esprit artisan se dévoile. Dans chaque pièce, des œuvres sculptées par des apprentis sont exposées. Les meubles sont aussi faits par les compagnons. Le barbecue dans la cour ? Tout est produit par les membres de la communauté, jusqu’aux tables de la cantine. 

Une œuvre faite par un ferronnier trône fièrement au milieu de la cour de l’établissement. © Valentin Loisel

Chez les compagnons, le repas a toujours été servi à table dans un grand plat, « dans un style familial comme à la maison », insiste la prévot. L’objectif est aussi d’encourager la cohésion chez les artisans. Pour aller chercher à manger, les apprentis se mettent en groupe. Celui qui se lève prendre son dessert en ramène aux autres ; celui qui se saisit d’une carafe d’eau sert tout le monde. Une fois le déjeuner fini, tout le monde nettoie sa table, pas une miette ne doit traîner en partant. 

Une maîtresse de maison, appelée “maman” dans le jargon compagnonnique, est présente lors des repas. Vêtue d’un blazer noir et d’un jean, Eva coordonne l’organisation du déjeuner et s’assure que tout le monde puisse manger en une heure. Elle s’occupe également des questions d’hébergement et du suivi psychologique des élèves. Les mineurs vivent au CFA, deux par chambre. Ils y passent peu de temps. Tout est conçu pour que les élèves ne s’isolent pas. Certains élèves majeurs séjournent à l’hôtel, par manque de place. 

« Le recrutement est uniquement basé sur la motivation du jeune »

Sur les 400 jeunes étudiants au CFA, 390 sont des garçons. Les métiers du bâtiment sont encore trop stéréotypés “masculin”, dit la prévôt de l’établissement : « Depuis 20 ans on fait en sorte de s’ouvrir aux femmes. Au vu des métiers que l’on propose, on a du mal à en recruter. » Une forte présence masculine qui engendre un certain machisme dans les cours, observe une enseignante. 

Pour rentrer chez les compagnons, il suffit d’avoir quinze ans et la motivation de s’engager pour une formation qui peut durer jusqu’à neuf ans. « Ça fait deux ans et demi que je suis prévôt et je n’ai jamais dit non à personne pour venir chez nous », confirme Chloé Bailly. Elle poursuit : « On leur demande de trouver une entreprise pour leur apprentissage. Un tri se fait avec ceux qui n’arrivent pas à suivre le rythme de travail. »

Cette citation, inscrite sur un mur du CFA, résume le Tour de France pour les compagnons : un voyage qui forge autant l’artisan que l’individu. ©Valentin Loisel

Après deux années de CAP, les futurs compagnons ont la possibilité de s’engager dans un Tour de France (TDF), de cinq à sept ans. L’apprenti voyage dans différentes villes de France, où il parfait l’apprentissage de son futur métier auprès de professionnels. 

Pour entrer dans le Tour de France, l’étape de “l’adoption” est nécessaire. Une cérémonie où l’apprenti présente, à un jury composé d’anciens compagnons, une création sur lequel il a travaillé pendant deux ans. Un horloger fabrique une montre, un menuisier une bibliothèque… Il doit montrer qu’il connaît son métier. Une fois son voyage achevé, il participe alors à la “réception”. Rite dans lequel l’artisan présente son “chef d’œuvre”, un projet qu’il a mené tout au long de son TDF. Il est alors reçu en tant que compagnon. Plus abouti que celui de l’adoption, pour les charpentiers, cette production peut être un kiosque et pour un boulanger, le plus gros nougat du monde. Une fois ce Saint-Graal achevé, ils “doivent” trois années de travail à l’organisation.  Ils peuvent, au choix, diriger une maison, comme la prévôt, ou devenir formateur. 

Martin Bastien a 24 ans. Il est formateur plombier-chauffagiste à Dijon depuis un an. Dans son atelier résonnent les coups de marteau sur les tuyaux, le bruit strident des scieuses coupant le métal, et le claquement des étincelles qui fait monter la température de la pièce. Martin, lui, a envie de transmettre son savoir : « Quand tu t’occupes de jeunes, tu vois que tu prolonges et bonifies leur éducation. En échangeant avec les anciens, tu sais que ça fait partie de la vie d’éduquer et d’aider les autres ».

À droite, Martin. Le formateur entretient une relation de proximité avec ses étudiants. © Valentin Loisel 

On le surnomme “Ile-de-France” : dans cette organisation, on s’appelle par son nom de région d’origine. Sous Louis XV, plusieurs compagnonnages ont été prohibés localement, car ils étaient accusés d’organiser des manifestations pour de meilleures conditions de travail dans les villes où ils passaient. Pour dissimuler leur identité, ils ont alors adopté des noms de région comme Bourgogne, Picardie ou Bretagne. Aujourd’hui, les Compagnons du Devoir se présentent comme une grande famille partageant les mêmes valeurs : confiance, générosité et fraternité, patience et exigence. Celles-ci sont énoncées dans leurs règles, encadrées dans leurs 80 maisons d’accueil comme des commandements. 

Valentin a 25 ans. Il est en CAP charpenterie. Né à Dijon, il découvre tout juste, avec le sourire, le système des Compagnons : « On est entré directement dans le bain hier après-midi, avec un cours dans l’atelier ». Le jeune homme souhaitait faire de la métallerie et ne se retrouvait pas dans le système scolaire classique : « J’ai pas glandé grand chose durant ma scolarité mais là je suis motivé, parce que les Compagnons ont la réputation de très bien former et à la dure. J’ai besoin d’être formé comme ça. Il y a une super ambiance dans ma classe, on a tous des astuces à se donner ».

Valentin (à gauche) en train de parler avec son formateur et un de ses camarades. ©Valentin Loisel

Les professeurs du CFA sont soit des enseignants classiques, soit des anciens compagnons arrivés au bout de leur Tour de France.  Les matières telles que le français ou l’histoire-géographie sont généralement assurées par ceux que les compagnons nomment des “civils” : des enseignants extérieurs à l’association. Sur une trentaine de formateurs, ils sont une dizaine.  C’est le cas de la professeure de français et d’arts appliqués, Alicia, issue de l’école des Beaux Arts de Paris. 

Lors de ce cours, les élèves devaient dessiner un œil de dragon en utilisant seulement deux couleurs pour faire apparaître des perspectives. © Valentin Loisel 

Dans sa classe, on retrouve les menuisiers en deuxième année de CAP. Une vingtaine de garçons sont assis, un par table. La leçon du jour : les couleurs primaires. 18 heures, les cours se terminent, mais la journée n’est pas finie pour les élèves du CFA. Après le dîner, de 19h à 20h, ils suivent un cours particulier de 20h à 21h30. Au choix, anglais, peinture ou théâtre. 

« C'est une société dans la société »

De prime abord, Jean-Baptiste paraît fatigué lors du repas du soir. Assis aux côtés d’apprentis plus jeunes, ses yeux, dissimulés par ses longs cheveux blonds, s’illuminent lorsqu’il évoque son chef-d’œuvre : un projet de pâtisserie qui allie créativité dans le choix des ingrédients, complexité dans la réalisation et, bien sûr, un goût irréprochable, pour mériter son titre d’excellence. Unique aspirant compagnon boulanger de Dijon, cette réalisation exigeante occupe toutes ses soirées, et parfois même ses nuits après une journée de cours ou de travail.

Il vient d’arriver dans la maison des compagnons de la cité des ducs, après un an passé en Argentine.  Là-bas, il travaillait dans une boulangerie française. Après avoir goûté à l’indépendance et à la vie en colocation avec un autre apprenti, le retour à une vie “contrôlée” est assez brutal : « Les deux premières semaines, on a fait une réunion et je me suis dit que c’était plus possible et que j’avais envie de me casser. Le premier soir quand je suis rentré des cours, le mec avec qui je suis parti en Argentine m’a envoyé un message : on rentre chez nous, on arrête ces conneries ».

Les chambres des élèves sont aux étages supérieurs des bâtiments. © Valentin Loisel 

Une fois par semaine, les étudiants participent à des “causeries”. Ils sont réunis pour apprendre l’histoire et les traditions des Compagnons. Pourquoi reçoit-t-on une écharpe lors de la “réception” ? En fonction du métier, la couleur de l’écharpe varie : bleu pour les carrossiers, vert pour les maroquiniers, ou orange pour les charpentiers. Cela permet aux compagnons de se reconnaître facilement. Chaque premier jeudi du mois à 20 heures, une réunion est également organisée pour discuter de la vie en communauté.

Selon Jean-Baptiste, c’est ce mode de vie en groupe qui peut être un frein pour certains : « imagine tu te retrouves dans une maison à 27 ans et tu dois partager des trucs avec un mec de 15 ans ? Il y a un moment où le décalage fait mal et tu t’en rends vite compte », soulève l’apprenti boulanger, « quand tu rentres à un jeune âge chez les compagnons, t’as l’habitude de vivre avec 100 personnes et quand tu te retrouves seul sur le Tour de France, tu es perdu. À mon arrivée en Argentine, j’ai eu un coup de déprime ». 

Des “chefs-d’oeuvre” sont exposés chez les compagnons. © Valentin Loisel 

« En dehors du temps » , c’est ainsi que Jean-Baptiste décrit les compagnons : « C’est une société dans la société. Regarde : où est-ce qu’il y a en France des gens qui ne s’appellent pas par leur prénom ? Une fois sorti de l’organisation, tout ça, ça n’existe plus ».

Malgré ses doutes, il ne se voit pas quitter les Compagnons. Il est en plein travail de “réception”. À 21 ans, le futur compagnon n’a de jeune que son âge. Sa façon de parler et son ouverture d’esprit sur le monde contrastent avec ses camarades. Bien qu’il soit parfois critique envers le fonctionnement de l’organisation, il se sent redevable envers les Compagnons pour l’enseignement qu’il a reçu et aspire à le transmettre plus tard : « quand tu t’engages chez les Compagnons, c’est pour redonner aux plus jeunes après », confirme-t-il. Pourtant, il reste tiraillé entre ses différents désirs et avoue que « forcément, la transition de revenir à une vie plus classique, ça donne envie ».