Secours en zone rurale : « Ce n’est pas forcément rigolo de sauver des gens qu’on connaît »

Aux Maillys, village de Côte-d’Or de 820 habitants, les pompiers volontaires interviennent là où ils vivent. Dans le centre de première intervention local qui vient de fêter ses 100 ans, le secours en milieu rural est un engagement de proximité où l’anonymat n’existe pas.

Le chef de centre Gautier Ciron feuillette les archives du CPI des Maillys, conservées dans un registre depuis sa création, le 18 août 1925.  © Romane Toutain

Un petit hangar, aux murs beiges, entouré de champs. De l’extérieur, rien n’indique qu’il s’agit d’une caserne. Au-dessus d’une porte rouge, le blason du Service départemental d’incendie et de secours (SDIS) est le seul indice : ce n’est pas un bâtiment agricole ordinaire, mais bien le Centre de première intervention (CPI) des Maillys.

Une fois passée l’entrée, on pénètre dans la salle de pause, une petite pièce épurée qui résonne dès que quelqu’un parle un peu fort. Le centre compte 11 volontaires et un professionnel, et couvre quatre communes sur un périmètre de huit kilomètres : Les Maillys, Saint-Seine-en-Bâche, Saint-François et Laperrière-sur-Saône. « Nous sommes opérationnels en moins de cinq minutes », assure Gautier Ciron, 41 ans, chef de centre du CPI des Mailly et agriculteur de métier. Objectif : arriver avant les secours d’Auxonne ou de Saint-Jean-de-Losne, basés à une dizaine de kilomètres. « Sur un arrêt cardiaque, cinq minutes, c’est énorme », rappelle le maire Maximilien Aurousseau. En zone inondable, où certaines crues isolent la commune en coupant les routes d’accès, la présence des pompiers volontaires est vitale. Mais ces derniers sont de plus en plus rares.

Le Centre de première intervention des Maillys est situé au bord de la route traversant le village des Maillys, à 40 km de Dijon. © Romane Toutain

L’engagement bénévole s’effrite. Même la forte médiatisation des méga feux de forêts de cet été n’a pas suscité un regain des vocations, d’autant que le secteur a été épargné, à part « quelques feux de récolte à cause de machines qui ont chauffé », constate Gautier Ciron. La formation initiale, plus exigeante qu’auparavant, requiert près d’un mois de disponibilité réparti sur trois ans, souvent pris sur les congés. « Certaines personnes préfèrent passer leurs vacances en famille », constate le maire de la commune, qui finance entièrement le CPI des Maillys via à une subvention de 16 000 euros par an.

Maximilien Aurousseau, maire des Maillys, est particulièrement sensible à la cause des sapeurs-pompiers volontaires, notamment en raison de son activité professionnelle dans le secteur des extincteurs. © Photo fournie par Maximilien Aurousseau

Les compensations économiques constituent aussi un frein : les volontaires sont indemnisés lors des interventions, mais pas pour les formations et entraînements. Malgré tout, quelques jeunes rejoignent encore les rangs, notamment via les formations de jeunes sapeurs-pompiers (JSP) à Auxonne et Saint-Jean-de-Losne. Pour le maire, ces recrues incarnent « l’avenir des casernes ».

« On connaît quasiment tous les gens chez qui on intervient. Ce qui n’est pas forcément rigolo », assène Gautier Ciron. Si Mélanie Jovignot, 29 ans, pompier volontaire au sein du village depuis cinq ans confirme cette pression, elle souligne surtout que la proximité peut devenir un atout. « Comme on connaît les pathologies des gens, on sait un peu à quoi s’attendre. On peut repérer plus vite s’il y a quelque chose qui ne va pas », explique-t-elle.

Mélanie Jovignot, 29 ans, pompier volontaire, pose devant la moto-pompe remorquable utilisée lors d’un incendie d’habitation. Son rôle : alimenter les fourgons en eau. © Mélanie Jovignot

Une connaissance fine des habitants qui permet parfois d’adapter plus rapidement les gestes de secours. « Pour les personnes âgées, le fait qu’on soit des visages familiers, ça peut aussi les rassurer. » Dans ces moments de vulnérabilité, la présence de pompiers connus devient parfois un repère.

Un décès et une naissance dans la même journée

La caserne a célébré un siècle d’existence le 4 octobre 2025. Dans ce village saônois de 820 habitants, l’urgence a toujours un prénom, un visage, un lien de quartier. « Une journée, j’ai eu un décès et une naissance dans le même village », raconte Gautier Ciron sur un ton grave. Une dame âgée, puis, quelques heures plus tard, un bébé né dans une maison voisine.

« On connaît les gens, on entend la famille hurler… On sait qu’on ne sauvera pas tout le monde, mais le vivre, c’est autre chose », confie le chef de centre. Il évoque l’adrénaline des départs nocturnes, l’extraction d’un corps d’une voiture accidentée, la difficulté quand il s’agit d’un enfant. « Même pour une petite blessure, c’est difficile, parce qu’il a peur. » Il y a enfin cette proximité brutale avec l’intimité des habitants. Entrer dans une chambre, tirer quelqu’un de son lit pour pratiquer un massage cardiaque, manœuvrer dans un salon encombré, sous les yeux de proches en état de choc. « Ce n’est pas comme ça qu’on a envie de voir les gens », glisse le pompier. Au moment de partir en intervention, les tensions locales doivent aussi rester au vestiaire : « Même si on est deux paysans qui avons eu des histoires de champs (des rivalités ou conflits de propriétés), on n’en parle pas en intervention. On est là pour la victime. »

Un événement a marqué les esprits : l’incendie criminel du château des Maillys, au cœur de la nuit, lié à une querelle de village. « Il y avait des histoires de cul et d’argent, tout était mélangé », raconte Gautier Ciron. « On a découvert qu’il y avait une salle dédiée aux sadomasochistes. Quand on est entrés, on a vu une chaise avec des sangles. Il y a sûrement eu un règlement de compte », complète l’ancien commandant Jean-François Marin, aujourd’hui retraité. À l’arrivée du camion du CPI, l’édifice est déjà perdu, mais les pompiers sécurisent l’entrée avant la venue des secours voisins. « On a eu les félicitations du colonel de Dijon », se souvient Jean-François Marin, fier d’avoir été parmi les premiers sur place.

A gauche, Gautier Ciron, chef de centre du CPI des Maillys depuis 2011 et Jean-François Marin, ancien commandant, âgé de 70 ans et maintenant à la retraite. © Romane Toutain

Face à Gautier Ciron, le retraité et ancien membre de l’Amicale des sapeurs-pompiers des Maillys rappelle le rôle du centre dans l’animation de la vie locale. Il y a une dizaine d’années, repas dansants, kermesses et lotos organisés par la caserne réunissaient les habitants des Maillys : « La première soirée moules-frites, on était 230 », se souvient-il. Mais la fréquentation a baissé et les repas ont cessé. Gautier Ciron invoque l’inflation, le coût des soirées et l’effet Covid : « Les gens sortent moins. Maintenant, il y a Internet, Netflix… »

Lors de la vente des calendriers à domicile, l’accueil est parfois froid, certains villageois ferment les volets lorsqu’ils voient arriver les soldats du feu. Gautier Ciron distingue les familles « historiques », toujours engagées, des nouveaux arrivants plus discrets : « On ne leur en veut pas… Mais les mentalités ont changé ».

Héritage, vocation, solidarité : ce qui pousse encore les jeunes à s’engager

Au-delà des chiffres et des médailles, la célébration du centenaire du centre a donc été l’occasion de réveiller une mémoire collective. « C’est rigolo parce qu’il y a encore beaucoup de personnes qui habitent ici et qui ont vu leur grand-père être pompier », s’émeut le maire Maximilien Aurousseau. C’est justement le cas de Mélanie Jovignot. Son engagement est aussi une manière de prolonger un héritage : « Mon grand-père était pompier ici. J’ai l’impression d’être un peu sur ses traces ». 

Cette passionnée, qui fait surtout du secours à la personne, cumule cet engagement après des journées bien remplies comme employée dans le e-commerce : « Généralement, je suis disponible tous les soirs vers 19h30-20h jusqu’à 6h du matin. » Malgré les sacrifices, la jeune femme y trouve une récompense précieuse : « Après une intervention, il y a toujours cette petite fierté de se dire qu’on a fait quelque chose pour quelqu’un ». À bord du camion comme dans la caserne, l’esprit d’équipe reste central. « On n’est pas là pour se juger. On est une équipe, on se tire vers le haut », insiste Mélanie. Une solidarité essentielle pour affronter ensemble les réalités parfois dures du terrain.

Le CPI des Maillys en chiffres 

Les volontaires sont indemnisés entre 8 et 12 € de l’heure en journée, suivant le grade et uniquement lors des interventions, avec une majoration la nuit. Seul le repas est pris en charge par le Service départemental d’incendie et de secours (SDIS) pendant les formations. En moyenne, il peut y avoir entre 30 et 50 interventions à l’année sur le secteur. « On en loupe quelques unes du fait de notre faible effectif, il ne peut pas toujours y avoir une équipe disponible surtout sur les plages de travail », explique Gautier Ciron, chef de centre. L’intervention est alors assurée par un autre CPI ou un Centre d’incendie et de secours (CIS) plus éloigné.