- 4 septembre 2025
- Presse écrite
Prostitution : « La pénalisation du client a été catastrophique ! »
Depuis 2016, la France a fait le choix du « modèle nordique » en adoptant une loi qui pénalise les clients des prostitué·e·s, tout en proposant un accompagnement pour celles et ceux qui souhaitent sortir de la prostitution. Une mesure présentée comme un progrès par les associations abolitionnistes, mais largement critiquée par les travailleur·euse·s du sexe (TDS) et les collectifs qui les soutiennent.
Un vieil ordinateur trône sur le bureau. C’est là-dessus que Margot* passe plusieurs heures par semaine à mener sa maraude en ligne. « Je regarde assez souvent pour avoir une idée de qui est de passage, explique-t-elle, les yeux rivés sur l’écran. Il y a des TDS qui n’ont pas le temps de passer au local, parce qu’on est ouvert que le mardi pour les permanences. D’autres viennent juste chercher des capotes. »
Margot a 29 ans. Elle est travailleuse du sexe à Besançon depuis sept ans et membre de l’association PDA, un collectif existant depuis 2010 pour les travailleur·euse·s du sexe et sympathisants de la région. Sur son écran, plusieurs onglets sont ouverts sur des sites d’escortes. Une fois « Besançon » renseignée comme localisation, des dizaines de profils aux photos suggestives apparaissent. Plusieurs fois par jour, Margot regarde leur compte et envoie un message neutre, qui leur propose de prendre contact ou de passer au local de l’association. Une manière de rompre l’isolement de ces filles et de lutter contre les violences… Mais aussi de créer du lien : « j’ai souvent plus l’impression que c’est pour échanger avec les autres TDS, même si certaines personnes viennent chercher du matos genre des préservatifs ou des kits “roule ta paille”, du matos d’injection… »
Le local de l’association PDA se situe en plein centre-ville de Besançon. Il est ouvert tous les mardis aux travailleur·euse·s du sexe et sympathisants. © Laurie Chaigne
Depuis cinq ans, les TDS du coin peuvent profiter de ce local, en plein cœur de Besançon, aux murs couverts de citations, de photos, d’affiches d’événements pour les travailleur·euse·s du sexe. Les étagères sont également remplies de produits de réduction des risques et de prévention sexuelle, de « trucs pour la conso [seringues, matos d’injection, etc.], des chaufferettes qu’on distribue aux meufs dans la rue, du gel lubrifiant, des capotes, des éponges menstruelles, énumère Margot. C’est un truc en mousse qu’on utilise pour bosser quand on a nos règles. Ça se met au fond du vagin, comme ça le client ne sent pas qu’il y a du sang. » Véritable réseau de soutien et de partage, PDA permet à ces personnes qui exercent le plus souvent en solitaire, de se retrouver et d’échanger. Les clients, eux, ne savent pas forcément que l’association existe et que les TDS se connaissent entre elles. « Ils pensent toujours que les meufs sont isolées, soumises et débiles, ajoute-t-elle. C’est aussi la « putophobie » de la société de nous voir comme des espèces d’êtres passifs qui passeraient la journée avec les jambes écartées ! »
Plus de 50 000 annonces sur une seule plateforme
Selon les estimations de l’Office central pour la répression de la traite des êtres humains (OCRTEH), il y aurait environ 40 000 TDS en France en 2024, dont 85 % de femmes – et 85 % des TDS sont migrantes selon Médecins du Monde. Des chiffres à prendre avec précaution, compte tenu du caractère clandestin et mobile de cette activité. « Il n’y a quasiment plus de clients dans la rue, donc plus trop de travail de rue non plus », explique Margot. Ce sont désormais des plateformes comme SexModel qui concentrent l’activité, rendant le phénomène plus discret mais pas moins présent.
« En 2016, il devait y avoir 12 000 annonces sur SexModel », illustre Thierry Schaffauser, travailleur du sexe et militant au sein du Syndicat du travail sexuel en France (STRASS). « Aujourd’hui, il doit en avoir entre 45 000 et 50 000. Sur un seul site [uniquement pour les femmes, ndlr], il y a plus d’annonces que ce que recensent les procédures officielles en France. » Le site qu’utilise Thierry Schaffauser compterait, lui, à peu près 15 000 profils. On est donc déjà loin des chiffres que recensent l’OCRTEH. Avec Internet, le travail du sexe est devenu plus accessible pour plein de gens, notamment des étudiant·e·s, « pas forcément pour en faire leur métier principal, mais pour avoir des revenus complémentaires, ajoute le militant parisien. Ça dit aussi quelque chose sur la précarité dans notre société. »
Le local se situe dans l’ancienne chambre froide d’un restaurant réhabilité en collectif d’associations. La première pièce permet de recevoir les membres de l’association et d’échanger. © Laurie Chaigne
Parmi le flot d’annonces de femmes dénudées mettant en avant de fortes poitrines et des poses pour le moins explicites, Margot pointe du doigt la photo d’une fille sur l’ordinateur : « elle, c’est une très bonne copine à moi. Elle est moldave, elle parle cinq langues. » Quand l’association fait des maraudes de rue – pour donner des capotes et discuter un peu – Margot y va avec elle. « À chaque fois, je suis trop surprise parce que les meufs se rendent directement compte qu’elle a bossé dans la rue ! » Si la jeune femme reconnaît plusieurs profils sur les 100 filles localisées à Besançon, elle alerte tout de même sur les arnaques présentes sur les sites d’escortes. « Des brouteurs volent les photos d’une meuf et vont mettre une annonce en ligne [en se faisant passer pour elle] », puis vont demander de l’argent aux clients avant de prendre rendez-vous. « Sur le site [SexModel], ils disent qu’il y a 90 annonces à Belfort, mais il n’y a pas 90 TDS à Belfort, assure-t-elle. Certaines sont de fausses annonces. » Avec l’association, elle se rend bien compte des réalités du terrain en discutant avec les autres TDS.
Quelques dates clés sur la prostitution en France et en Europe
1999 – Suède. Adoption de la première loi de pénalisation des clients au monde. Le modèle suédois devient une référence pour les mouvements abolitionnistes, malgré de nombreuses critiques sur ses effets réels.
2000 – Allemagne. Réforme de la législation : la prostitution est reconnue comme un « emploi comme un autre ». L’objectif est d’encadrer l’activité et d’offrir des droits sociaux aux TDS.
2003 – France. Loi pour la Sécurité Intérieure (LSI) : Instauration du délit de racolage passif. Selon l’article 225-10-1 du Code pénal (en vigueur jusqu’au 15 avril 2016), le fait, par tout moyen, même par une attitude passive, de procéder publiquement au racolage est passible de deux mois d’emprisonnement et de 3 750 euros d’amende.
2016 – France. Loi du 13 avril 2016 : supprime le délit de racolage, rend illégal l’achat de services sexuels, crée un parcours de sortie de la prostitution, et renforce la lutte contre le proxénétisme et la traite des êtres humains aux fins d’exploitation sexuelle.
2019 – France. 261 travailleur·euse·s du sexe, dont une majorité de migrant.e.s, saisissent individuellement la Cour européenne des droits de l’Homme (CEDH). Ils contestent la conformité de la pénalisation des clients à leurs droits fondamentaux et dénoncent l’impact de la loi de 2016.
2022 – Belgique. Adoption d’une loi de dépénalisation complète de la prostitution entre adultes consentants. La Belgique devient l’un des rares pays européens à reconnaître un véritable statut et un droit du travail aux TDS.
2023 – France. 232 personnes ont été mises en cause pour proxénétisme et 1 023 pour proxénétisme aggravé (soit 5 fois plus qu’en 2019). Les services de police et de gendarmerie ont enregistré 1 579 victimes mineures et majeurs de proxénétisme ou du recours à la prostitution.
2024 – France. La CEDH rend son jugement sur la requête des 261 travailleur·euse·s du sexe. Elle estime que la loi ne viole pas la Convention européenne des droits de l’homme. Elle souligne que les effets négatifs subis par les requérant.e.s ne peuvent être directement attribués à la loi de 2016, mais à un « ensemble de facteurs sociaux et de pratiques comportementales ».
Quand la loi isole et précarise
Depuis le 13 avril 2016, la France prend exemple sur le modèle nordique, aussi appelé modèle suédois, en matière de prostitution. Le principe : « inverser la charge pénale » et « lutter contre le système prostitutionnel » en pénalisant l’achat de services sexuels, mais en décriminalisant les personnes prostituées. « Franchement, c’est une catastrophe, proteste Margot. Allez parler deux secondes avec les meufs. Je n’en ai jamais entendu une dire que c’était bien de pénaliser les clients. On veut juste pouvoir bosser tranquillement. » Un constat partagé par des spécialistes des sujets touchant au travail du sexe, comme Françoise Gil, sociologue : « la loi de 2003 qui pénalisait le racolage a été difficile pour les TDS, mais l’histoire de la pénalisation du client en 2016, ça a été catastrophique. »
En effet, la mesure “phare” de cette loi de 2016 est la pénalisation du client. L’achat de services sexuels devient passible d’amendes allant de 1 500 à 3 750 euros, en cas de récidive. Depuis le passage de cette loi, les clients se raréfient dans la rue, mais aussi en ligne. La Suède est le premier pays à avoir adopté cette mesure. La sociologue Françoise Gil se rappelle, qu’à l’époque, « les militantes nous avaient prévenus que c’était un désastre. » Les filles sont surveillées par la police, et « avec les clients, il n’y a pas le temps de faire le minimum d’introduction, de discuter sur le port du préservatif, sur le prix, etc. »
« Je me suis rendue compte que je bossais moins, mais que j’avais toujours les mêmes frais. J’essaie de faire 120 euros la demi-heure. Par contre, jamais de la vie je ne baisse en dessous de 100. Parce que je n’ai pas envie de me prostituer pour moins de 100 balles. »
Margot, travailleuse du sexe à Besançon
Sur le terrain, cette raréfaction des clients impacte les revenus. « Plein de gars ont peur de la loi et ne vont plus voir les TDS. Donc elles baissent les tarifs pour essayer de bosser », décrit Margot. Le tarif dépend de la localisation. D’après la membre de l’association PDA, dans des villes comme Besançon, « la pipe dans la rue c’est entre 20 et 40 balles, l’amour [qui équivaut à la pénétration vaginale] est entre 50 et 60 euros ». En comparaison, les personnes qui travaillent avec des annonces en ligne comme Margot, tarifient l’heure entre 100 et 250 euros. Mais l’augmentation du nombre d’annonces et la baisse de la clientèle a aussi pesé sur leurs tarifs. « Avant, je bossais à 200 de l’heure, continue-t-elle. Au fur et à mesure, je me suis rendue compte que je bossais moins, mais que j’avais toujours les mêmes frais. J’essaie de faire 120 la demi-heure. Par contre, jamais de la vie je ne baisse en dessous de 100. Parce que je n’ai pas envie de me prostituer pour moins de 100 balles. »
Les travailleur·euse·s du sexe sont parfois poussés à reconsidérer des pratiques autrefois refusées. « Les clients se sentent plus forts, ajoute la sociologue. Ceux qui osent venir exigent souvent des pratiques non sécurisées et discutent sur les tarifs… C’est vraiment très dur pour elles. » Mais pourquoi ce soudain changement de comportements de la part du client ? « Le rapport de force et de négociation avec le client s’est inversé, confirme Thierry Shaffauser. Ils vont utiliser cette loi comme prétexte de prendre un risque légal, d’être les personnes visées [à cause de la mesure de pénalisation du client, ndlr] et en profiter pour négocier. » Un avis partagé par de nombreux TDS.
L’association met également à disposition de tous les TDS des coupes menstruelles, des kits « roule ta paille », du matériel d’injection, ou encore des préservatifs. © Laurie Chaigne
Pour les clients qui utilisent SexModel, une fois la localisation renseignée sur la ville souhaitée, ils se retrouvent face à des centaines de profils d’escortes – souvent jeunes. Sur l’annonce, un numéro de téléphone ou une adresse mail, plusieurs photos, un texte de présentation, mais pas de tarif. « Le site interdit d’en mettre alors qu’on voit très clairement que c’est un truc d’escorte », clarifie la TDS bisontine. En prenant une annonce au hasard, on peut lire sur la fiche d’information : « Âge : 27. Nationalité : Français. Le sexe : Filles. Tour de poitrine : 2. La taille : 170 cm. Poids : 51 kg. Zone : Ile-de-France, Paris. Épilation du maillot : Entièrement ». Puis, parfois, un long texte détaillant les pratiques qu’elles proposent, allant des « caresses – longs préliminaires langoureux et sensuels » à l’« éjaculation corps et poitrine », en passant par le « 69 et toutes les positions du kamasutra ». Outre ces explications bien complètes, les TDS expliquent également la démarche à suivre pour prendre un rendez-vous avec elles, tout en insistant sur le fait qu’elles peuvent refuser une rencontre ne correspondant pas à leurs attentes, ou encore l’impossibilité pour les clients de négocier quoique ce soit.
Pourtant, tout en continuant à faire défiler les profils d’escortes sur l’ordinateur, Margot nous raconte que la précarité des TDS est un sujet qui revient souvent sur le tapis lors des rencontres avec ses collègues au local. « Avant, il y a des personnes qui imposaient la capote, mais quand tu passes de 5 à 1 ou 2 clients, tu vas peut-être accepter l’acte sexuel sans capote parce que tu dois bien bouffer et payer ton loyer », lâche-t-elle. Ce qui peut engendrer des problèmes de santé. En effet, les TDS seraient davantage exposées à des risques de contaminations au VIH, sida et autres infections sexuellement transmissibles. Un constat qui se fait ressentir à Besançon comme à Paris, et pour tous, femmes, hommes ou personnes trans. « Depuis 2016, j’ai dû commencer un traitement prEP contre le VIH en prévention parce que je ne peux plus imposer le port du préservatif aux clients », explique Thierry Shaffauser. Selon une étude publiée en 2017 dans The Lancet, les dix pays européens où le travail du sexe est criminalisé présentent des taux de prévalence du VIH chez les travailleur·euse·s du sexe environ huit fois plus élevés que dans les 17 pays où cette activité est légale.
« Je ne vais jamais pouvoir faire de prêt à la banque si c’est écrit service des prostituées. »
Aujourd’hui, ce sont souvent des filles bien plus jeunes qui se retrouvent dans le travail du sexe, via des platerformes en ligne – OnlyFans, Mym, camgirls. D’après une note interne de la police nationale (voir encadré en bas de l’article), les proxénètes ciblent de plus en plus les mineures sur les réseaux sociaux et les applications de rencontre. Pour s’éloigner du mot « prostituée », trop lourd, voire stigmatisant, ces jeunes filles préfèrent se qualifier d’« escort », de « michetonneuses », ou encore de « sugar baby ».
Mais la réalité du terrain, il y a quelques années encore, restait marquée par la prostitution plus “classique”. Et c’est justement par-là que Margot a commencé. Sa première expérience, elle la raconte sans gêne. Elle avait 25 ans, et venait de finir ses études : « j’étais assez curieuse sur les questions de sexualité et sur la prostitution, même si je ne sacralisais pas le cul. Un jour on m’a proposé de l’argent pour une branlette. Je me suis dit : “ça va, je ne vais pas sucer, c’est qu’une branlette. Ça ne touche pas trop ma dignité”. Le mec avait à peu près mon âge. Ce n’était pas du tout le cliché que je me faisais d’un client. À l’époque, je voyais les clients en voiture. Ça a duré 15 minutes. Il m’a filé 50 balles. Et je suis rentrée chez moi, en mode, il ne se passe rien. Ce n’est pas la première fois que je masturbe des gens. Il se passe juste que là j’ai 50 balles, somme énorme pour moi à l’époque. » Après cette première passe, Margot a continué de faire un peu de travail du sexe, sans vraiment assumer au début, avant de découvrir l’association PDA à Besançon, dans laquelle elle est engagée depuis plus de sept ans.
Tout au fond du local, l’association PDA propose une zone de gratuité où les TDS peuvent récupérer des habits (chaussures, sous-vêtements, robes, tenues costumées…). © Laurie Chaigne
Autour d’elle, tout le monde est au courant de son activité. Sa famille et ses amis, dont beaucoup d’entre eux sont des TDS. Même ses grands-parents connaissent son travail. Une activité qu’elle a longtemps cachée avant d’en parler à ses proches, mais qu’elle doit tout de même déguiser aux yeux de certains : « je suis prestataire de service. Je déclare mes revenus avec la prostitution et des ateliers d’auto-défense. » En France, les TDS peuvent se déclarer en micro-entreprise, au même titre que les livreurs, les coachs ou les artistes nail art, mais en cachant leur réel emploi. Il y a également une catégorie à l’URSSAF qui s’appelle “Service des hôtesses et des prostituées”, « mais vu le stigmate… c’est évident que je ne vais jamais pouvoir faire un prêt à la banque si c’est écrit service des prostituées », dit-elle, feignant un rire.
Elle cotise un petit peu pour la retraite, mais n’a pas le droit à l’arrêt maladie ou au chômage. Pour Margot, les lois sur les travailleur·euse·s du sexe ne vont pas dans leur sens… Au contraire, elles les empêchent de travailler dans de bonnes conditions, et participent à leur précarisation, à leur isolement et leur marginalisation.
Une autre mesure de la loi de 2016 est dans le viseur : celle visant à lutter contre le proxénétisme. Pour rappel, le proxénétisme est le fait d’embaucher une personne en vue de la prostitution, d’exercer sur elle une pression pour qu’elle se prostitue. Depuis le passage de la loi, entre 2017 et 2023, 1 676 personnes ont été mises en cause pour proxénétisme, et 9 068 pour proxénétisme aggravé – dont près de 80 % sont des hommes. Mais aux yeux de la loi, c’est aussi aider, assister ou protéger la prostitution d’autrui. Par exemple, si Margot emmène une de ses collègues avec sa voiture chez un client, elle commet un délit de proxénétisme : « même la plupart des trucs qu’on fait ici [au sein de l’association, ndlr] rentrent dans le délit de proxénétisme : aider une personne à se déclarer pour pouvoir exercer en prostitution, filer des godasses, se retrouver au local pour parler du travail et se donner des conseils. » En fait, toute démarche qui ne vise pas à faire sortir les gens de la prostitution est considérée comme du proxénétisme.
Il y a quelques années, les bénévoles de l’association ont vu une vague de TDS demander de l’aide pour mettre des annonces sur internet. Pour ces femmes qui ont passé plus de 15 ans dans la rue, le travail du sexe a changé de visage : il faut savoir utiliser internet, prendre des photos. « On a fait ça ici sur cet ordi – créer des annonces en ligne pour des meufs », explique Margot en pointant l’ordinateur fixe sur lequel elle était quelques minutes plus tôt pour faire de la maraude en ligne. « C’est du proxénétisme fois 1000 ! » Même s’il n’y a pas la notion d’exploitation – puisque l’association est là pour aider les TDS et sympathisants – le fait d’être un intermédiaire rentre dans le proxénétisme. Cela s’applique également aux propriétaires d’appartements, même s’ils ne sont pas au courant d’une activité prostitutionnelle dans leur location : « j’aimerais bien avoir un cabinet pour ne pas bosser chez moi, avoue la jeune bisontine. Surtout que légalement, je n’ai pas le droit de bosser chez moi même si je suis déclarée. » Si ses propriétaires découvrent qu’elle paie son loyer avec l’argent de la prostitution, ils commettent un délit de proxénétisme. « Et c’est pareil quand on loue un airbnb quand on part en tour », c’est-à-dire louer un logement ou une chambre d’hôtel dans une autre ville pendant plusieurs jours et de géolocaliser son annonce là-bas.
Quelle porte de sortie ?
Depuis sa proposition à l’assemblée, en 2013, par le député Bruno Leroux et plusieurs de ses collègues du Parti socialiste, la loi a suscité de nombreux débats. Adoptée et promulguée trois ans plus tard, elle était notamment soutenue par les acteurs abolitionnistes, comme l’association Le Mouvement du Nid, qui accompagne chaque année plus de 1 700 personnes « en situation de prostitution ». Pour ses membres, l’acte d’acheter un service sexuel serait une violence qui alimenterait « un système prostitutionnel » et des réseaux d’exploitation : « notre objectif, c’est que le nombre de victimes de prostitution diminue et que la société change […], qu’on reconnaisse que la prostitution est dans le continuum des violences des hommes contre les femmes », explique Sandrine Goldschmidt, chargée de communication au Mouvement du Nid à Paris.
Abolitionniste, en quoi ? Les acteurs, comme ceux du Mouvement du Nid, veulent abolir la pratique de la prostitution – même si elle est encadrée par l’Etat – sans pour autant faire reposer la faute sur les personnes qui sont dans la prostitution. « On est contre ceux qui les exploitent, continue Sandrine Goldschmidt. La prostitution, c’est un système dans lequel il y a des proxénètes qui vont organiser un marché. Pour qui ? Pour des hommes, des clients qui peuvent payer. […] S’ils n’étaient pas là, il n’y aurait pas tout un marché autour. »
Dans chaque recoin du local, on retrouve des pancartes, des prospectus ou des livres liés au travail du sexe ou aux problématiques adjointes comme la santé sexuelle, les problèmes de violence, les questions LGBTQIA+… © Laurie Chaigne
En plus d’un accompagnement social, psychologique et médical, le Mouvement du Nid propose aussi un parcours de sortie de prostitution. À l’association, environ 80 % des femmes accompagnées sont étrangères et victimes de la traite des êtres humains. Le parcours de sortie de prostitution prévu par la loi, permet d’obtenir une autorisation provisoire de séjour d’une durée initiale de 6 mois, une aide financière à l’insertion sociale (343,20 euros par mois pour une personne seule), un logement, et un accompagnement individualisé vers la sortie de prostitution à laquelle les personnes doivent s’engager. « Toutes les personnes que nous accompagnons décrivent des parcours avant et pendant la prostitution qui sont empreints de violence », ajoute la chargée de communication de l’association. Ces femmes racontent que « même si parfois elles ont eu l’impression d’avoir fait le choix de la prostitution, finalement c’était pour cause de précarité, d’antécédents, ou parfois sous l’emprise d’un conjoint ou d’un proxénète ». D’après elle, toutes les personnes qui ont emprunté ces parcours de sortie sont en général satisfaites.
Un parcours de sortie parfois compliqué à mettre en œuvre, surtout quand les personnes sont migrantes et en situation irrégulière en France. Margot se souvient d’une fille qu’elle connaissait et qui avait reçu deux OQTF (Obligation de quitter le territoire français). « Le parcours de sortie, c’était un peu son dernier recours. Mais il a fallu un an avant qu’elle ait accès à un hébergement, donc, elle a vécu chez une collègue pendant un an. » Effectivement, même s’il est dur de chiffrer, beaucoup de personnes exerçant le travail sexuel sont d’origines étrangères, et pour la plupart en situation irrégulière. « Ce sont souvent des histoires de parcours migratoires, ajoute Margot. Ils viennent en Europe de l’Ouest pour envoyer de l’argent à la famille. Dans l’imaginaire collectif sur la prostitution étrangère, on parle souvent des réseaux de traite, mais en fait c’est beaucoup plus complexe que ça. » Dans les échanges que Margot peut avoir avec d’autres TDS, beaucoup de personnes lui confient se tourner vers cette activité pour gagner de l’argent, arrondir les fins de mois, et d’autres qui vivent bien le « boulot ».
Si la notion de choix et de non-choix est compliquée et diffère selon les profils, le constat auprès des personnes qui se prostituent est assez unanime. Dix ans après le passage de cette loi, les conditions de travail et d’existence se sont dégradées, et côté clients, le bilan de la pénalisation questionne l’objectif réel de la loi, ou sa mise en œuvre. Par exemple, en 2023, selon l’Observatoire national des violences faites aux femmes (datée d’avril 2025), seulement 1 226 clients ont été mis en cause pour recours à la prostitution. Un chiffre en légère diminution par rapport aux années précédentes. « Le but [de cette loi], c’est de nous empêcher de travailler et d’exister. Le but, c’est de dire que la prostitution est mal, souligne Thierry Schauffauser. […] On veut la décriminalisation pour ouvrir la possibilité de choisir ce qu’on veut. » Et pour la sociologue Françoise Gil, la loi de 2016 devrait être « purement et simplement abrogée. Elle n’a aucun intérêt, mis à part causer des soucis au travailleur·euse·s du sexe ».
*Le prénom a été modifié.
Mineurs : une explosion des affaires de prostitution et des victimes sous l’emprise des proxénètes
En mai 2025, une note interne de la police nationale a été révélée par Le Parisien. Le document de trois pages du Service d’information, de renseignement et d’analyse stratégique sur la criminalité organisée (Sirasco) et de l’Office central pour la répression de la traite des êtres humains (OCRTEH), montre toute l’ampleur du phénomène de la prostitution des mineurs en France.
Selon cette note, les affaires de prostitution de mineurs ont été multipliées par dix entre 2015 et 2024 (de 21 à 226 affaires). Les victimes mineures sont majoritairement françaises, « souvent victimes de violences dans l’enfance non judiciarisées, en rupture familiale, déscolarisées, en fugue ou placées en foyer ». Si la majorité des jeunes ont plus de 15 ans, certaines sont seulement âgées de 12 ans.
Les proxénètes sont principalement des hommes, souvent déjà connus des services de police. La note alerte également sur le fait que « d’anciennes victimes devenant proxénètes ou recruteuses, souvent en vue de sortir de l’exploitation ». La prise de contact entre les victimes et les proxénètes a souvent lieu en ligne, sur les réseaux sociaux ou applications de rencontre, même si « une grande partie des recrutements se fait par le biais de proches, de groupes d’amis, dans des foyers ou au sein des quartiers ».
Les policiers mettent en avant les difficultés pour établir le contact avec les victimes, car « celles-ci ne se considèrent généralement pas comme telles et mettent en avant leur libre arbitre et leur consentement à l’exploitation prostitutionnelle ». Ils révèlent également une sorte « d’emprise » des proxénètes compte tenu du caractère vulnérable des victimes, en recherche de « lien affectif ».
La note pointe finalement une « application timide » de la pénalisation des clients, issue de la loi de 2016. En réponse, un premier plan de répression contre la traite des êtres humains à des fins d’exploitation sexuelle et contre le proxénétisme a été lancé en juin 2024.
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