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Les séquelles de la Covid sur la formation des jeunes footballeurs

Quatre ans après le début du premier confinement, les restrictions imposées au monde du football pendant la pandémie semblent un lointain souvenir. Mais les stigmates de la crise de la Covid-19 perdurent, en particulier dans la formation des amateurs. Faute de pratique durant plusieurs mois, les générations frappées de plein fouet par la pandémie peinent à égaler leurs prédécesseurs.

L’unique gradin du stade Marcel Gallot est à moitié rempli en ce samedi après-midi de novembre. Sous une pluie fine, les mottes de terre s’accumulent sous les crampons des 22 jeunes acteurs du jour. Les moins de 15 ans de l’ASPTT Dijon, club amateur fleuron de la formation dijonnaise, étrillent à domicile leurs homologues de l’AJ Auxerre sept buts à zéro. Malgré le score fleuve, l’entraîneur des Dijonnais, Pierre-Alexandre Berthier, ne cache pas son inquiétude quant aux conséquences de la pandémie : « on a tout simplement perdu un an de formation », s’alarme-t-il.
Le 17 mars 2020, le football s’est arrêté pour les 995 000 jeunes footballeurs licenciés à la FFF.
Le 17 mars 2020, le football s’est arrêté pour les 995 000 jeunes footballeurs licenciés à la FFF. © Arthur Fafin

La santé reléguée au second plan

Pour les spécialistes de la formation que nous avons interrogés, le constat est clair : les jeunes nés entre 2009 à 2012 qui ont manqué de pratique, se retrouvent moins bien armées que leurs aînées, avec des « gamins perdus [sur le terrain et] des grosses différences de niveau entre les petits et grands clubs », comme le résume un éducateur de l’AJ Auxerre. Au total, environ 320 000 jeunes joueurs de moins de 15 ans sont concernés. « Les joueurs se sont beaucoup affaiblis techniquement. On a perdu une année sur l’acquisition du bagage technique », déplore le technicien de l’ASPTT Dijon : « Forcément, il a fallu rattraper ce retard. On ne pouvait pas augmenter le nombre de séances, on a donc surchargé les entraînements. » Au risque de l’excès : l’intensification des ateliers, pour rattraper le temps perdu, a pu conduire à un risque de surentraînement, mettant ainsi à mal la santé des jeunes joueurs. « Mal géré, le surentraînement se manifeste par une grosse fatigue. Il peut provoquer des lésions musculaires et dans le pire des cas, il peut entraîner de graves blessures, par exemple une rupture des ligaments croisés », explique Philippe Paulin, médecin du Dijon FCO, club professionnel évoluant en National. « En centre, on n’a pas eu forcément de cas. Nous avons été vigilants à ce sujet. En revanche, au vu de la charge de travail, le problème a pu se poser dans le monde amateur », observe-t-il.
La Coupe Gambardella, Coupe de France pour les moins 18 ans, est l’une des compétitions où centres de formation professionnels et équipes amateures se rencontrent, comme ici avec l’ASPTT Dijon face à l’Olympique Lyonnais, en novembre 2023.

La Coupe Gambardella, Coupe de France pour les moins 18 ans, est l’une des compétitions où centres de formation professionnels et équipes amateures se rencontrent, comme ici avec l’ASPTT Dijon face à l’Olympique Lyonnais, en décembre 2023. © Arthur Fafin

Pour les jeunes de 15 ans et plus, la pandémie, avec son lot de confinements et de restrictions, a renforcé, entre juin 2020 et mai 2021, la fracture entre les centres professionnels et les amateurs. D’un côté, les 1 800 joueurs sous licence avec l’une des 36 structures professionnelles, étaient autorisés à enchaîner les entraînements de manière classique. De l’autre, 180 000 adolescents des mêmes catégories d’âge, jouant parfois dans les mêmes championnats, devaient s’entraîner en respectant le protocole strict imposé aux clubs amateurs. Principal inconvénient et comble pour un sport de contact : ils ne pouvaient pas se toucher.

Le collectif à l’arrêt forcé

D’où une période « très compliquée », avec « beaucoup de frustration pendant les entraînements », se rappelle Pierre-Alexandre Berthier : « on devait se cantonner à des circuits avec ballon à base de conduites de balle ou de passes. Très loin de ce que peuvent connaître les joueurs en match… » Ces restrictions ont accentué les carences provoquées par le confinement instauré le 17 mars 2020. Durant trois mois, la pratique physique se résumait à du renforcement musculaire chez soi ou de la course en extérieur avec une attestation de déplacement sous le bras.

« J’ai enchaîné les footings, donc je n’ai pas trop perdu de cardio », témoigne Noa, 14 ans, qui jouait à Chevigny-Saint-Sauveur lors du premier confinement. « Par contre, au niveau technique, c’était plus compliqué », soupire l’ado. Heureusement, « à la maison, nous sommes très sportifs, on a fait des footings ensemble. Il a eu de la chance là-dessus », souligne Romain, son père. En 2021, le jeune joueur rejoint l’ASPTT où il bénéficie d’une meilleure formation avec des éducateurs qui ont su adapter les entraînements aux restrictions. « Cela lui a permis de limiter sa baisse de niveau et de passer un cap. »

La remise à niveau des joueurs est d’autant plus difficile qu’elle est à deux reprises interrompue par les deux confinements suivants, en octobre 2020 et mars 2021. Pour Cédric Beguy, conseiller technique à la Ligue de football Bourgogne-Franche-Comté, les clubs ont dû mettre en place « un travail athlétique compliqué » pour parvenir chaque fois à une « récupération des capacités physiques d’avant Covid ». Après les confinements, les protocoles de reprises étaient semblables à ceux « habituellement prescrits lors des intersaisons, sauf qu’ici, on était en janvier ou en mai », d’où une baisse des performances. D’autant que « s’entraîner dans son jardin » n’était pas suffisant, selon lui.

« Il faut un bon climat d'apprentissage avec des moments de convivialité. Le climat anxiogène du Covid et les restrictions empêchaient cela »

Les potentiels futurs grands du football français ont dû se remettre à niveau aussi bien sur les plans physique que technique. De 6 à 18 ans, les jeunes footballeurs sont en perpétuel apprentissage, avec comme point d’orgue la catégorie U13, celle des jeunes qui entrent au collège et dans « l’âge d’or de la motricité, pointe Cédric Beguy. C’est un cap important dans l’acquisition de la mobilité et de la technique du joueur. » Le manque d’entraînement causé par les restrictions a mis à mal cette éducation, empêchant la « répétition » et la « multiplication des gestes », qui permettent à elles-seules l’acquisition des compétences techniques. « Il faut aussi un bon climat d’apprentissage avec des moments de convivialité en dehors des terrains de foot », avance le cadre technique de la FFF : « Le climat anxiogène du Covid et les restrictions empêchaient cela. »

L’économie des clubs amateurs menacée ?

Quatre ans après, les conséquences indirectes de la pandémie sont encore multiples. Au-delà du développement technique vacillant et d’un risque accru de blessures chez leurs jeunes joueurs, les clubs amateurs spécialisés dans la formation peuvent voir leur développement freiné. 

Dans les années à venir, si les jeunes formés ne parviennent plus à franchir l’étape du monde professionnel, le modèle financier des structures amateures en prendrait un coup. Au-delà des subventions publiques, les clubs tirent une part de leurs revenus des licences et des indemnités de formation. Les recettes vont d’une dizaine de milliers d’euros pour la signature d’un jeune dans un club professionnel à plusieurs centaines dans le cadre d’un transfert. Lorsqu’un joueur professionnel est transféré, 5% de la transaction sont reversés aux structures où il a été formé entre ses 12 et 23 ans. Grâce à ce mécanisme de solidarité instauré par la FIFA, l’US Torcy, en Seine-et-Marne, a touché un peu plus d’un million d’euros, l’été dernier, avec le changement de club de Randal Kolo Muani. Passé dans le club francilien entre ses 14 et 17 ans, l’attaquant a été transféré de Francfort au Paris SG pour 95 millions d’euros. Une somme à sept chiffres non négligeable dans un budget annuel estimé à 400 000 euros pour cette association sportive d’Ile-de-France !

Le 17 mars 2020, le football s’est arrêté pour les 995 000 jeunes footballeurs licenciés à la FFF.
Lorsqu’un joueur issu du monde amateur signe un contrat dans un centre professionnel, il rapporte entre 12 500 et 15 000 euros à ses clubs formateurs. © Arthur Fafin

Mini-révolution

Si l’avenir des générations formées dans le monde amateur durant la pandémie a de quoi inquiéter, la fédération française de football a cependant trouvé le moyen de réduire l’impact à long terme, et ce, un peu malgré elle. Hasard du calendrier, la FFF avait lancé en 2019, l’année précédant la pandémie, une expérimentation pour améliorer la formation des 6-9 ans. Un âge « où il y a une population importante à former, mais trop souvent négligée par les clubs, d’après Cédric Beguy. La fédé a donc cherché à positionner les meilleurs éducateurs dans les catégories les plus jeunes, ce qui n’était pas le cas auparavant. »

L’expérimentation a donné satisfaction et a fait naître le diplôme de « responsable école de football ». Ce sésame fédéral, un des rares reconnus par l’UEFA, tente de valoriser un aspect de la formation généralement délaissé par les éducateurs au profit des catégories se rapprochant du monde senior. Une mini-révolution qui tombe à point nommé.