Cinémas d’art et d’essai : la guerre des toiles

Les blockbusters hollywoodiens n’écrasent pas tout sur leur passage. Sur les cinq cinémas que compte l’agglomération dijonnaise, trois diffusent des films d’art et d’essai, des longs-métrages répondant à des ambitions artistiques plutôt que commerciales. Mais la concurrence fait rage : cinéma indépendant emblématique de la ville, l’Eldorado reproche à ses rivaux, le Darcy et le Pathé Dijon, de marcher sur ses plates-bandes. La guerre des toiles est déclarée.

« Nous sommes trois salles à vouloir suivre le même créneau, celui du cinéma d’art et d’essai », déplore Matthias Chouquer, directeur de l’Eldorado. © Hector Renaud (photo et création graphique)

Pour l’Eldorado, unique cinéma indépendant de Dijon, la vie est loin d’être un long fleuve tranquille. Inauguré en 1920, sa présence séculaire ne l’a pourtant pas empêché d’être placé en redressement judiciaire en août 2024, avec une dette estimée à 400 000 euros. Selon le quotidien Le Bien public, des lacunes dans la gestion et des retards de demandes de subventions à la Ville de Dijon sont en cause pour expliquer cette situation. Dans un communiqué de presse publié en septembre 2024, la mairie confirme que l’Eldorado n’a déposé aucune demande de subventions pour les années 2023 et 2024. « Je suppose un laisser-aller au niveau de la gestion », nous indiquait Christine Martin, deuxième adjointe déléguée à la culture, lorsque nous l’avions interrogée en janvier 2025. Depuis la validation d’un plan de retour à l’équilibre par le tribunal de commerce de Dijon en août 2025, l’établissement reste encore en sursis.

Le créneau était presque parfait

Directeur de l’Eldorado depuis 2008, Matthias Chouquer impute cette fragilité à la concurrence entre les cinémas dijonnais : « Nous sommes trois salles [l’Eldorado, le Darcy et le Pathé Dijon, ndlr] à vouloir suivre le même créneau, celui du cinéma d’art et d’essai ». Destinés à un marché de niche plutôt qu’à un public de masse, les films d’art et d’essai ne recherchent pas la réussite commerciale à tout prix. Généralement peu chers à produire, ils n’ont besoin de plaire qu’à une petite partie du public pour être rentables. Surtout, un film d’art et d’essai est réalisé pour des raisons artistiques plutôt que pécuniaires.
Cependant, certains de ces longs-métrages peuvent rapporter gros, contre toute attente. En 2025, de nombreux films d’art et d’essai ainsi ont rencontré le succès en France, que ce soit le road-movie Sirāt (712 659 entrées), le drame Valeur sentimentale (424 819 entrées) ou le film biographique La Petite Dernière (400 293 entrées). Récipiendaire de la Palme d’or lors de l’avant-dernier festival de Cannes, le thriller iranien Un simple accident, réalisé par Jafar Panahi, a quant à lui atteint 667 723 entrées en fin d’exploitation. Des résultats qui, s’ils font le bonheur des cinémas d’art et d’essai, attisent également la convoitise de leurs concurrents.

La cité des écrans perdus

En décembre 2024, la chronique paysanne Vingt Dieux a fait sensation en atteignant près d’un million d’entrées pour un budget de trois millions d’euros. À titre de comparaison, Leurs enfants après eux, autre récit d’apprentissage se déroulant à la campagne, a enregistré moins de 325 000 entrées malgré un budget titanesque de 13 millions d’euros. Lauréat du César du meilleur premier film en 2025, Vingt Dieux est un film d’art et d’essai dit porteur, c’est-à-dire susceptible d’attirer des spectateurs en salles. L’Eldorado n’avait pourtant pas pu diffuser ce film tourné en Bourgogne-Franche-Comté, contrairement au Darcy et au Pathé Dijon. « Pathé exerce des pressions auprès des distributeurs pour obtenir les droits de certains films », dénonce Matthias Chouquer.

Inauguré en 1920, l’Eldorado est aujourd’hui le seul cinéma indépendant de Dijon. © Hector Renaud

À Dijon, les cartes de la concurrence ont été rebattues au cours des dernières années. En mai 2022, le Pathé Dijon ouvre ses portes au sein de la Cité internationale de la gastronomie et du vin, qui vient d’être inaugurée. En avril 2025, après 65 ans aux mains de la famille Massu, les cinémas Darcy et Olympia sont repris par le groupe d’exploitation Cinéville, essentiellement implanté dans l’ouest de la France. Directeur général du groupe, Yves Sutter reconnaît qu’à Dijon, « les acteurs du cinéma d’art et d’essai sont fragilisés. Comme les distributeurs [responsables de la commercialisation d’un film, ndlr] évitent de se fâcher avec certaines salles, cela entraîne une multiplication des écrans sur lesquels un même film va être diffusé, donc une dilution des entrées ».
Les distributeurs étant rémunérés sur la recette globale des entrées, ces derniers ont tout intérêt à multiplier le nombre de cinémas qui diffusent un même film, et à cibler les salles où le prix des billets est le plus élevé. Or les places sont en moyenne 23 % moins chères à l’Eldorado que chez ses deux concurrents : 8,50 euros en tarif plein contre 9,20 euros au Darcy et 13,90 euros au Pathé Dijon. « Cette multiplication des copies [nombre d’écrans sur lesquels un film est projeté, ndlr] pourrait causer la mort de l’Eldorado, dont le modèle économique est plus fragile que celui des multiplexes », alerte Matthias Chouquer. Concernant sa gestion de l’établissement, ce dernier reconnaît des manquements sur le plan administratif, qui ont aggravé la situation déjà précaire de l’Eldorado.

À l’est rien de nouveau

Pour Béatrice Boursier, déléguée du syndicat des cinémas d’art, de répertoire et d’essai (Scarce), le cas de Dijon est loin d’être une exception. Partout en France, « les cinémas généralistes veulent eux aussi diffuser des films d’art et d’essai, il y a donc beaucoup de concurrence pour l’accès aux copies ». Les salles d’art et essai peuvent ainsi être privées de certains films, ce qui nuit à leur fréquentation globale.
Pourquoi les distributeurs ne privilégient-ils pas les cinémas indépendants pour diffuser des films qui y auraient toute leur place ? Pour la déléguée du Scarce, « c’est compliqué pour un distributeur de se couper d’autres salles potentielles. Certains distributeurs y parviennent mais pour la plupart, il en va de leur survie ». D’où la mise en place par le CNC d’un comité de concertation entre distributeurs et exploitants afin de convenir, toujours selon Béatrice Boursier, « de règles de bonne conduite ».

Pour Michaël Bourgatte, auteur d’une thèse sur les salles de cinéma d’art et d’essai, ce sont les films d’art et d’essai porteurs, ceux susceptibles de remporter un certain succès, qui constituent le nœud du problème. Bénéficiant d’une « forte visibilité médiatique », ils permettent aux multiplexes [salles de cinéma diffusant principalement des blockbusters, ndlr] d’accroître leur fréquentation. « Il s’agit d’un enjeu important, d’autant plus que les services de vidéo à la demande – dont le modèle repose sur les blockbusters – concurrencent directement les multiplexes en s’accaparant leur public », développe l’enseignant-chercheur. « C’est pourquoi ils proposent des ressorties et des animations, à la marge de l’actualité, afin de fidéliser le public. »
Dans ce contexte, les cinémas d’art et d’essai misent sur l’événementiel pour se démarquer. Comme chaque année depuis 2023, l’Eldorado accueillait, du 31 janvier au 15 février derniers, le festival Les Mycéliades, un événement consacré à la science-fiction décliné dans plus de 80 villes de France. Au programme cette année, trois films d’anticipation précédés ou suivis d’une rencontre avec un invité. Une manière de prolonger la réflexion sur le film au-delà de la projection, initiative très prisée par la clientèle cinéphile de l’Eldorado. Animée par Judith Beauvallet, journaliste pour le média Écran Large, la conférence en amont de Nausicaä de la vallée du vent affichait salle comble, les spectateurs devant se serrer pour tenir sur une même rangée. Une stratégie qui semble donc gagnante.

Le choc des exploitants

Depuis sa reprise par le groupe Cinéville, le Darcy, situé au centre-ville de Dijon, propose lui aussi des événements en parallèle de ses séances. Notamment un ciné-club hebdomadaire diffusant chaque mardi des films de patrimoine, des longs-métrages dont la date de sortie est antérieure à 20 ans. À l’issue de la projection, les spectateurs échangent autour d’un verre à l’entrée du cinéma. Une stratégie qui n’est pas sans rappeler celle de l’Eldorado, chose qu’Yves Sutter assume pleinement : « La clientèle étudiante est très demandeuse de ce type d’événements. À Dijon, il y a un énorme potentiel car il s’agit d’une ville universitaire, qui a toujours compté deux cinémas d’art et d’essai ».

« Le Darcy est récemment devenu un cinéma d’art et d’essai là où l’Eldorado a toujours été un cinéma indépendant et militant. Pour eux, on est l’ennemi à abattre. »

Directeur adjoint du Darcy, Benjamin Boyer est arrivé à Dijon en même temps que son employeur, le groupe Cinéville. Originaire d’Île-de-France, cet ancien agent de cinéma a rapidement déchanté face à la concurrence régnant dans la capitale bourguignonne. « La concurrence est démoralisante, aucun cinéma ne peut se démarquer », regrette-t-il. « Le Darcy n’obtient jamais de films d’art et d’essai porteurs en exclusivité. On a l’impression de travailler dans le vide… » Comédie d’aventure sportive nommée neuf fois aux Oscar, Marty Supreme a été à la fois diffusé au Darcy, à l’Eldorado et au Pathé Dijon, en avril dernier. Pour se démarquer, le Darcy a organisé des tournois de ping-pong, sport pratiqué par le héros du film, lors de son avant-première. Au même moment, l’Eldorado proposait un billet à 5 euros pour découvrir le film avant sa sortie officielle. Un partout, balle au centre : pour la même soirée, les scores se sont révélés équivalents dans les deux cinémas. Pour Benjamin Boyer, il est particulièrement difficile de tirer son épingle du jeu. « L’Eldorado triomphe par le respect qu’il impose », reconnaît-il. « Le Darcy est récemment devenu un cinéma d’art et d’essai là où l’Eldorado a toujours été un cinéma indépendant et militant. Pour eux, on est l’ennemi à abattre. »
« Tout va contre le cinéma aujourd’hui. Les gens ont le choix entre rester sur leur canapé et sortir », estime Benjamin Boyer, directeur adjoint du Darcy (à gauche). © Victor Laye
Dans le hall du Darcy, Benjamin Boyer salue Jean-Pierre, « un client absolu » auquel il demande s’il a apprécié le film diffusé la veille. « Tout va contre le cinéma aujourd’hui. Les gens ont le choix entre rester sur leur canapé et sortir », assène le jeune homme. « Ce qui est dur, c’est de les attirer pour voir des films difficiles, car ils demandent un plus grand effort que le cinéma grand public. » Le directeur adjoint du Darcy a néanmoins de la suite dans les idées : le 18 juin dernier, il proposait une soirée spéciale en collaboration avec le festival de rap Golden Coast, qui a lieu depuis 2024 sur les hauteurs de Dijon. À l’affiche : six films cultes autour du rap, au prix unique de 12 euros. Une programmation visant à attirer de nouveaux spectateurs, qui « n’a malheureusement pas du tout marché » de l’aveu même de Benjamin Boyer. La compétition avec l’Eldorado se poursuit. Quant à la concurrence avec les multiplexes, Michaël Bourgatte doute de la capacité de ces établissements à attirer le public des salles d’art et d’essai, principalement composé d’étudiants et de seniors pour qui aller au cinéma constitue une sortie culturelle. « Il y a un effet sociologique qui joue en faveur des établissements comme l’Eldorado, dont l’expertise est identifiée par les spectateurs », analyse le chercheur. « Si les anciens étudiants fréquentent de moins en moins les salles de cinéma d’art et d’essai dès qu’ils travaillent et fondent une famille, ils y retournent une fois retraités. C’est le modèle des cinémas d’art et d’essai qui fonctionne depuis plus d’un demi-siècle, et il est probablement amené à se perpétuer. »

Chronologie des cinémas dijonnais

1914 : ouverture du Darcy Palace, devenu Le Darcy.

1920 : ouverture de l’Eldorado.

1998 : ouverture du Ciné Cap Vert à Quetigny.

2007 : ouverture de l’Olympia.

2022 : ouverture du Pathé Dijon à la Cité internationale de la gastronomie et du vin.

2025 : reprise de l’Olympia et du Darcy par le groupe Cinéville.