- 27 juillet 2026
- Presse écrite
Raphaël Thiéry : « L’éducation populaire nous manque énormément aujourd’hui »
Depuis son rôle dans le film Rester vertical d’Alain Guiraudie (2016), Raphaël Thiéry multiplie les apparitions au cinéma. Une révélation tardive pour ce Bourguignon âgé de 64 ans, qui mène de front sa carrière d’acteur tout en continuant à s’investir dans sa région natale. En septembre, on le retrouvera notamment à l’affiche de Notre salut réalisé par Emmanuel Marre, récompensé du prix du scénario lors du dernier festival de Cannes. Un drame qui se déroule sous l’Occupation, dont le propos engagé fait écho aux convictions personnelles du comédien.
« Je n’ai fait aucune école de musique, aucune école d’art dramatique, rien du tout. Je ne pense pas que j’étais formaté pour ça », souligne Raphaël Thiéry. © Raphaël Thiéry
Qu’est-ce qui vous a poussé à embrasser une carrière artistique ?
Comme tous les gamins d’ouvriers, j’ai été élevé à la dure. À Sainte-Colombe-sur-Seine, le seul loisir qu’on pouvait avoir était le sport. En 1968, mon frère aîné s’est tourné vers les maisons des jeunes et de la culture (MJC), où il a appris la guitare. J’ai suivi son exemple et vers l’âge de 15 ans, je suis tombé amoureux de la cornemuse. Par la suite, j’ai monté un groupe de musique traditionnelle appelé Faubourg de Boignard avec un copain. Pendant 20 ans, on a sorti plusieurs CD et fait des centaines de concerts. Lorsque la lassitude est arrivée, je me suis installé à Anost, une commune de 700 habitants en Saône-et-Loire, où je vis depuis 1995. C’est là que j’ai rencontré le théâtre.
Une rencontre qui est donc arrivée sur le tard.
Oui, aux alentours de 40 ans. En 2003, j’ai participé à un spectacle de rue avec la compagnie Taxi-Brousse dirigée par Alexis Louis-Lucas, qui cherchait des joueurs de cornemuse. Comme on avait tous les deux envie de théâtre, on a travaillé ensemble pendant 10 ans, à la fois avec sa compagnie et avec la mienne, L’Estaminet rouge, établie à Anost. Ce n’est qu’après, entre 2015 et 2016, qu’est arrivé le cinéma.
Justement, comment avez-vous intégré ce milieu ?
Je suis tombé sur une annonce avec un personnage qui correspondait à mon profil. J’ai donc envoyé ma candidature et j’ai été recontacté par un directeur de casting. C’était pour le film Rester vertical d’Alain Guiraudie, qui m’a confié un très beau second rôle.
Vous n’aviez alors aucune expérience dans ce domaine ?
Je n’ai fait aucune école de musique, aucune école d’art dramatique, rien du tout. J’aime à dire que j’ai appris selon la méthode du compagnonnage, c’est-à-dire auprès de ceux qui savent. La musique, on me l’a transmise. Le théâtre, j’ai appris en faisant, pareil pour le cinéma. Je ne me voyais pas entrer dans des écoles ou des conservatoires. Je ne pense pas que j’étais formaté pour ça.
Ce n’est qu’en 2015 que Raphaël Thiéry (à droite) découvre le cinéma, en obtenant un second rôle dans le film Rester vertical d’Alain Guiraudie. © Les Films du Losange
Est-il difficile de faire du cinéma quand on ne vit pas à Paris ?
Paris, comme disent les vieux de chez nous, c’est bien mais loin de tout. J’y vais parce que mon agent est sur place mais je ne tourne quasiment jamais là-bas. C’est souvent dans la ruralité que l’on tourne des courts ou des longs-métrages. Je m’y sens bien parce que ce sont des milieux que je connais, contrairement à beaucoup de réalisateurs et de techniciens.
Votre ancrage à Anost nourrit-il votre métier d’acteur ? Y a-t-il des lieux ou des personnes qui vous inspirent ?
J’aime être dehors : tous les matins, je vais marcher. J’ai besoin de ces moments rudes, de ces hivers que j’aime par-dessus tout. J’en profite pour apprendre mes textes, surtout du théâtre parce qu’au cinéma, je n’apprends quasiment jamais. Et ce que j’écris [il développe actuellement son premier long-métrage, ndlr] est très souvent inspiré de mon entourage. C’est important d’être curieux et d’observer le milieu dans lequel on vit.
« Le Rassemblement national a un discours identitaire qui n’est pas le mien. »
Raphaël Thiéry, acteur et musicien
Aujourd’hui, les partis de droite et d’extrême-droite valorisent beaucoup la campagne par rapport à la ville. Quel regard portez-vous sur ce discours ?
Le Rassemblement national a un discours identitaire qui n’est pas le mien. Ses élus défendent un patrimoine national français, moi une pratique communautaire accueillante et ouverte. Quand j’étais président de l’union des groupes et ménétriers du Morvan (UGMM), il m’est arrivé d’être confronté à des gens qui défendaient une vision encore très vichyste du folklore. Il ne faut pas oublier que c’est Pétain qui a initié tout ça. Les groupes folkloriques existaient déjà avant, mais c’est lui qui a voulu remettre du patriotisme dans les régions françaises par ce biais.
Lors du dernier festival de Cannes, en mai 2026, Raphaël Thiéry (quatrième à gauche) a présenté le drame Notre salut, réalisé par Emmanuel Marre. © Festival de Cannes
Êtes-vous toujours impliqué dans la vie locale à Anost ?
Oui, toujours pour l’UGMM, dont je suis le président d’honneur, et je reste bénévole pour la fête de la Vielle, le festival de musique traditionnelle qui a lieu chaque année. Je m’occupe de la cuisine avec une équipe composée de bénévoles et d’artistes. On essaie de remettre en place de l’égalité, de redonner du bien-être aux gens. L’éducation populaire et l’accès démocratique à la culture nous manquent énormément aujourd’hui.
Cela rejoint ce que vous racontiez en début d’entretien : c’est l’éducation populaire qui vous a permis de découvrir la musique.
L’association qui organise la fête de la Vielle est typiquement une association d’éducation populaire. On a ramassé des gamins qui étaient paumés et aujourd’hui, ce sont eux qui se produisent en concert pendant le festival. Et qui donnent un coup de main quand il faut déplacer des tables, faire la cuisine… C’est un échange de savoir-faire. La vie en communauté, tout simplement.
Raphaël Thiéry en cinq dates clés
1962 : naissance à Sainte-Colombe-sur-Seine (Côte-d’Or).
1987 : création du groupe de musique traditionnelle Faubourg de Boignard.
1995 : installation à Anost (Saône-et-Loire).
2010 : création de la compagnie théâtrale L’Estaminet rouge.
2016 : premier rôle au cinéma dans Rester vertical d’Alain Guiraudie.


