Les drags, nouvelles fiertés jurassiennes

Dans les vallons du Jura, une nouvelle scène drag s’invente, loin des néons parisiens. Ici, des artistes revendiquent fièrement une identité drag rurale. En Bourgogne-Franche-Comté, des collectifs comme les Mamz’elles bousculent l’idée selon laquelle la fierté queer ne serait possible que dans les grandes villes.

De gauche à droite : Françoise dite Pollution, Heavy Timide, Ma Demoizelle Surprises, et Lucie Hall, sur la scène de l’Amuserie, à Lons-le-Saunier, le 16 janvier. © Emma Campy

À 27 ans, Xavier, alias Françoise dite Pollution, vit à La Châtelaine, un petit village jurassien de 151 habitants. Il travaille dans une fromagerie et se présente en souriant : « Crémier le jour et drag la nuit ». Après des études à Dijon, puis à Montpellier, où il découvre une vie queer urbaine faite de soirées dans des bars et des lieux de rencontre, il revient travailler dans la région. Le retour est brutal : « Cette vie queer que j’avais découvert dans une grande ville, avec des endroits où faire communauté, me manquait atrocement », raconte-t-il. Ne trouvant aucune communauté drag à moins d’une heure de route, Xavier finit par changer de stratégie : « J’ai pris conscience que je devais peut-être être à l’initiative de la vie drag et queer locale ».

Depuis la fin des années 2000, l’émission de télé-réalité américaine RuPaul’s Drag Race a contribué à relancer l’art du drag en France, ayant connu un essor de visibilité dans les années 1990. Une pratique artistique inspirée du cabaret, de la mode et du théâtre, dans laquelle des artistes incarnent, le temps d’une soirée, un personnage genré. D’abord concentré dans les grandes métropoles, le mouvement s’étend aujourd’hui à des villes moyennes, et progressivement à la ruralité. Le sociologue du genre et spécialiste des questions LGBTQIA+, Arnaud Alessandrin, observe une « décentralisation » du mouvement, jusqu’à des petits villages comme La Châtelaine.

Les artistes drag, présents lors des nombreuses marches des fiertés (prides) rurales organisées partout en France, participent pleinement à la mise en visibilité des luttes queers, incarnant une remise en question des normes de genre et de sexualité. Le terme queer, jadis injure — « tapette, malade, étrange » — s’est mué en cri de fierté : « Queer, c’est le retournement du stigmate. On n’est pas malades, on est fiers », assène le sociologue.

Lons-le-Saunier, berceau du drag rural

Lons-le-Saunier, ville de 17 000 habitants, incarne pleinement ce basculement : un pont entre ville et campagne d’où rayonne une esthétique drag explicitement rurale. C’est ici qu’est né Les Mamz’elles, collectif drag formé par quatre artistes : Françoise dite Pollution (Xavier), Heavy Timide, Lucie Hall, et Ma Demoizelle Surprises (Gregory). Pauline Louvrier, organisatrice au sein du collectif, affiche sur son compte Instagram SousTexteDrag : « Organisation d’événements drag en ruralité. Parce qu’on slay à la campagne. » Sur les réseaux sociaux, Françoise dite Pollution se définit comme « personnage drag rural », et Lucie comme « drag doll rurale ». Pour Arnaud Alessandrin, ce choix n’est pas anodin : « Ajouter un qualificatif de ruralité permet de montrer aux potentielles figures drags et LGBT qu’elles ne sont pas seules, et que tout ne se passe pas qu’à Paris. Souvent, ce qui importe dans la pratique du drag, c’est de faire communauté ».

Peu à peu, les trajectoires se nouent dans les lieux culturels lédoniens, comme au Local des Siphonnés. Heavy, drag transgenre de 21 ans née ici, y découvre la scène locale après s’y être longtemps sentie seule. Elle y fait la rencontre de Xavier, de Gregory et de Lucie, et se lance dans le drag show. « Auparavant, Lons-le-Saunier était une ville triste pour une personne queer. C’est beau de voir qu’il y a de plus en plus de personnes qui s’essaient au drag et à d’autres formes d’arts queers », se réjouit-elle. Pour beaucoup, ces soirées sont un premier lieu d’expérimentation à la pratique du drag.

Au premier plan, Ma Demoizelle Suprises (à g.) et Pauline Louvrier (à d.), dans les coulisses de l’Amuserie. Au second plan, Tuf de Niphargus, drag créature rurale. © Emma Campy

Heavy n’est pas la seule à trouver dans le drag une forme d’expression. C’est également le cas de Lucie, drag doll de 25 ans, originaire d’un village de l’Oise d’une centaine d’habitants. Installée en Bourgogne-Franche-Comté pour ses études et travailler dans l’agroalimentaire, elle finit par changer de voie. Pendant le confinement, elle découvre l’émission Drag Race : « J’avais des préjugés sur cette discipline, et je les ai déconstruits en regardant l’émission. Ça m’a donné envie d’en faire ». Elle contacte alors Gregory, alias Ma Demoizelle Surprises, quadragénaire installé à Champagnole et qui monte ses propres cabarets, Les Désirs de Surprise. « Le drag permet de faire communauté. En ruralité, c’est compliqué de trouver des espaces où l’on peut se réunir et parler de transidentité », souligne Lucie.

C’est dans ce contexte que Pauline Louvrier décide de célébrer son « anniversaire de rêve » : un cabaret drag, dans un bar de Lons-le-Saunier, où les quatre artistes partagent pour la première fois la même scène, un soir de novembre 2024. Entre deux numéros, les affinités se confirment, et le soir même la bande décide de se structurer : Les Mamz’elles viennent de naître.

Voir aussi une série de photos sur le drag : Sous les paillettes, la fierté

Xavier tient à replacer ce collectif dans une histoire plus large : « Le drag n’a pas commencé avec nous. » En plus des cabarets mis en scène par Gregory, il avait organisé à La Châtelaine, devant son garage, la première édition du festival queer et rural Les Folles de la Châte. Il en rit encore : « Les chasseurs, qui avaient une réunion à la mairie en face de chez moi, sont venus assister à la première édition. C’était très drôle ».

« Il y a plein de challenges en ruralité »

Néanmoins, la scène drag doit aussi composer avec les contraintes propres à la ruralité. « Comparé aux grandes villes, dans le Jura, on n’a pas toujours accès aux costumes ou aux lieux adaptés, alors on fait avec les moyens du bord », résume Lucie. Les Mamz’elles se produisent souvent dans un bar PMU, mais leur récente date à l’Amuserie, une salle de spectacle à Lons-le-Saunier, leur a permis de prendre conscience de l’importance de la technique scénique pour valoriser leurs maquillages et leurs costumes. Heavy décrit un réseau d’artistes solidaires se partageant les scènes et les contacts. Une forme de débrouillardise qui, selon elle, les rend « plus polyvalent·es » car beaucoup confectionnent eux-mêmes leurs tenues et accessoires.

Les portraits des quatre artistes, dessinés par Xavier (Françoise dite Pollution). © Emma Campy

Selon Xavier, ce bricolage artistique renvoie à une condition plus large : « Le drag est un drapeau autour duquel les queers se rassemblent. C’est la tête de proue de la vie queer en ruralité ». Derrière, il y a la face cachée de l’iceberg : les difficultés d’accès à un suivi médical pour les personnes queers, comme pour une hormonothérapie, les trajets pour un rendez-vous de santé sexuelle, l’argent, l’organisation. « On vit cette ruralité au quotidien quand on n’a pas le costume de Lucie Hall, Heavy Timide, Ma Demoizelle Surprises ou de Françoise », insiste-t-il.

Heavy, elle, observe un certain mépris envers le drag : « Le monde culturel ici tourne autour de disciplines plus classiques, comme le théâtre ou la danse. Le drag n’est pas autant respecté ». Faute de formations ou de circuits professionnels, les artistes apprennent par eux-mêmes, au fil des dates et des expériences. Afin de se faire une place, ils doivent souvent s’adapter aux attentes du milieu culturel, plutôt que l’inverse. Porté par les théories queers qui valorisent la liberté de construire sa propre identité, le mouvement drag permet à chacun·e d’affirmer la sienne. Au sein des Mamz’elles, chacun·e affirme sa singularité : Lucie danse, Heavy chante, Françoise aborde des sujets politiques, et Gregory guide comme « la vieille tante » qui les prend par la main.

« Rien que par notre présence, on est politiques »

Une autre question s’impose : comment le drag est-il reçu dans ces espaces ruraux encore peu familiers du genre ? Pour Xavier, les violences qui touchent les personnes queers ne sont pas nécessairement plus fortes en campagne : « Souvent, on ne nous calcule pas, on est un peu les folles du village, et ce n’est pas très grave, on alimente juste les ragots ». À Lons-le-Saunier, seul un petit nombre de personnes manifeste une franche intolérance, tandis que beaucoup ignorent simplement ce que recouvre le mot queer. C’est justement pour ces publics que le collectif monte sur scène. Les drags n’ont pas besoin de discours ou de pancartes : « Rien que par notre présence, on est politiques. Je monte sur scène avec ma paire de talons, et le lendemain je retourne à la fromagerie : on discute, ou pas, mais en tout cas il se passe quelque chose », explique Xavier.

Les quatre artistes du collectif Les Mamz’elles ont performé pour la première fois à l’Amuserie le 16 janvier. © Emma Campy

Quant à Heavy, qui parfois porte au quotidien les mêmes vêtements que sur scène, l’exposition a un coût. Des menaces, des agressions, et le sentiment que tout s’est intensifié depuis qu’elle performe dans le coin. « Vu que c’est une petite ville, les gens me reconnaissent assez rapidement. Ce que je dois assumer sur scène, je dois aussi l’assumer quand je vais faire mes courses ». Elle a le sentiment que ce serait plus facile dans une grande ville. « Malgré ces difficultésj’essaie de me rappeler que c’est le genre d’espace dont j’aurais rêvé quand j’étais au lycée. Il y a beaucoup d’adolescents queers qui viennent et ces rencontres créées m’aident à faire face aux répercussions négatives », s’enthousiasme-t-elle.

Gregory, qui a performé à Bruxelles et à Paris, se souvient de la peur au moment de lancer des shows dans le Jura, redoutant qu’il n’y ait pas assez de spectateurs, et de devoir annuler le show parce qu’il y aurait des hommes maquillés sur scène. Le risque, dit-il,  « peut nous revenir en pleine face de manière positive comme négative ; mais quand c’est positif, ça fait tellement de bien de voir qu’on a réussi à ouvrir des portes ».