Ils ont attrapé le virus du ninja et contaminent leurs parents

À la salle César Ninja de Fontaine-lès-Dijon, ouverte depuis 2018, la passion du franchissement d’obstacles se vit en famille. Des obstacles bricolés dans le jardin jusqu’aux compétitions internationales ou aux plateaux de l’émission Ninja Warrior, les enfants entraînent leurs parents dans une aventure qui va bien au-delà du sport.

Un jeune pratiquant s'élance vers une obstacle dans les airs.

Après plusieurs chutes, Yoan Ménétrier atteint le dernier agrès du parcours. © Clément Augusto

Parmi la quinzaine de jeunes qui se balancent entre les cordes, les barres et les anneaux, deux sœurs écoutent attentivement les consignes de leur coach, Lilian Muguet. Mélissa, 13 ans, et Alison, 10 ans, pratiquent le ninja depuis quatre ans, après avoir délaissé la gymnastique jugée « trop stricte ». « ​​Le ​​ ninja, c’est plus ludique, plus bon enfant ​​», confirme leur maman, Jessica Girardot présente à chacune de leurs trois séances hebdomadaires. Le principe de cette discipline est assez simple, compléter un parcours d’obstacles le plus rapidement possible sans tomber. Inspiré de l’émission de télévision japonaise Sasuke diffusée pour la première fois en 1997, le ninja, à mi-chemin entre le parcours urbain et l’escalade, a pour originalité de proposer une variété d’obstacles qui évolue de compétitions en compétitions. Montée de corde de 20 mètres, échelle verticale, mur géant, etc. la seule limite, c’est l’imagination des fabricants puisque, faute de fédération, les obstacles ne sont pas normés.

Des ninjas de 3 à 80 ans

« On ne ratait jamais un épisode, ma sœur et moi », raconte Mélissa avec enthousiasme. Fan de l’émission Ninja Warrior diffusée sur TF1 depuis 2016. La famille découvre l’existence de la salle César Ninja à Fontaine-lès-Dijon grâce à un voisin et décide de tester un « cours family », un format d’entrainement inventé par Thomas Arnaudies, entraineur et gérant de cette salle de sport qui compte 450 adhérents, dont une centaine qui pratique le ninja. Ces séances encadrées par un coach à 15 euros pour les enfants et 20 pour les parents misent sur l’accessibilité. « Nous avons des adhérents allant de 3 à 80 ans qui s’entraînent ensemble. On leur propose des parcours de motricité bien plus simples », explique le Grenoblois d’origine, qui a d’abord baigné dans l’univers du parkour, une discipline en extérieur qui consiste à franchir toutes sortes d’obstacles dans des environnements urbains ou naturels. « Je faisais du parkour dans les années 2000, à une époque où presque aucun Français ne pratiquait », précise-t-il.

Ici, contrairement à l’émission phare de la discipline, une chute n’est pas forcément synonyme d’élimination et les bassins d’eau sont remplacés par des tapis pour amortir les réceptions. Les qualités nécessaires pour briller au plus haut niveau restent toutefois identiques. « Pour performer, il faut avoir une bonne poigne, être agile, avoir de l’endurance sur les parcours les plus longs et surtout savoir s’adapter, parce qu’on ne connaît pas les obstacles à l’avance quand on arrive en compétition », précise Lilian Muguet. Il a pu le constater lui-même lors des championnats du monde où il a représenté la France tout comme 70 autres membres de la délégation tricolore en 2024.

« Pour les championnats du monde aux États-Unis, on dépense 5 000 euros. »

Là où Jessica et son mari Johann ont délaissé progressivement la discipline, leurs filles, elles, y ont pris goût et poursuivent l’aventure. Séances après séances, les cours réservés aux enfants deviennent trop faciles : elles franchissent un cap en rejoignant les cours adultes du vendredi soir. « C’est plus dur, les obstacles sont plus éloignés et les parcours sont plus longs », témoigne l’ainée. Leur passion dépasse les murs de César Ninja. Johann, entraîneur au Fontaine Basket Club de Fontaine-lès-Dijon pendant près de 15 ans, met aujourd’hui son savoir-faire d’artisan – il est carreleur à son compte – au service de ses filles en leur construisant des obstacles sur mesure à la maison. « Elles me décrivent ce qu’elles veulent et je m’exécute », sourit-il. « Elles ont une pièce entièrement dédiée à ça où elles passent leurs soirées, et quand il fait beau, elles s’entraînent aussi sur les obstacles dans le jardin. » Les deux sœurs sont tellement passionnées que leurs 2h30 de cours hebdomadaires et les entraînements à domicile ne leur suffisent pas. « S’il y avait plus de créneaux à la salle, on en ferait en plus », avoue Mélissa.

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Seulement quelques mois après leur début, elles se lancent dans la compétition avec des résultats probants. Le besoin de se mesurer aux meilleures à l’international émerge rapidement. « Ce sont les seules filles dans leur catégorie à Dijon », se désole Jessica. « C’est vrai qu’en France, elles n’ont pas trop de concurrence », complète leur père. À chaque voyage, Melissa et Alison en profitent pour s’exercer sur les obstacles des salles organisatrices. Une petite quinzaine de clubs, quelques événements éphémères et des structures mobiles éparpillées aux quatre coins de la France, elles ont vite fait le tour. Direction l’Angleterre, la Suisse, les États-Unis… « là-bas, il y a plus d’obstacles durs, ça change », observent-elles. Selon Johann : « En Angleterre c’est là qu’on voit les plus belles salles d’Europe. Ici c’est pas mal mais ça reste un peu du bricolage ». Mais qui dit voyage dit budget, et sans sponsors pour l’instant l’addition est salée à chaque déplacement. « Pour les championnats du monde aux États-Unis, on dépense 5 000 euros. On prolonge le séjour pour visiter, ça fait des beaux souvenirs mais tout est de notre poche », confie leur maman qui tient sa propre boutique en ligne de vêtements pour enfants.

« Il est difficile de faire vivre une structure uniquement dédiée au ninja. »

Derrière Mélissa et Alison, leurs camarades de classe suivent leur parcours avec ferveur. « La maîtresse d’Alison en CE2 était incroyable », raconte Jessica. « Elle avait mobilisé tous les parents pour l’encourager, incité aux dons pour notre cagnotte, et fait confectionner une médaille en carton signée par toute la classe : “Merci d’avoir représenté la France”. » Les performances d’Alison qui a été accueillie comme une star à la rentrée des classes ne sont pas passées inaperçues. « Cinq élèves de ma classe sont venus tester le ninja à la salle », confirme la benjamine. Si les compétitions retransmises sur YouTube permettent à leurs proches de les encourager en direct, c’est via le compte Instagram Ninjas_sisters, créé et alimenté par Jessica, que les copains et copines suivent au quotidien l’épopée des multiples championnes de France.

Le coach explique un exercice d'échauffement aux pratiquants avec un dumbbell à la main.

Thomas Arnaudies, entraîneur et gérant de la salle, commence la séance par du renforcement musculaire. © Clément Augusto

Au-delà du travail technique sur les obstacles, Mélissa et Alison peaufinent leur condition physique lors des cours où les débuts de séances sont dédiés au renforcement musculaire. « Là ils bossent sur la force en tirage parce que c’est essentiel quand on passe beaucoup de temps en suspension », précise Thomas Arnaudies pendant que les enfants retiennent des poids retenus par un élastique. Les entraînements s’achèvent ensuite par des séries de tractions. Une manière de s’améliorer mais aussi de se prémunir de blessures si vite arrivées. Jusqu’à maintenant, les filles en ont été épargnées, hormis une petite entorse pour Mélissa. Cette exigence physique a toujours existé chez César Ninja puisque deux univers cohabitent, le CrossFit et l’haltérophilie d’un côté et le ninja de l’autre. « Il est difficile de faire vivre une structure uniquement dédiée au ninja », reconnait le coach et gérant de la salle. Pour preuve, la section ninja ne représente pour l’instant que 25% de son chiffre d’affaires bien qu’elle occupe la moitié de l’espace. « Le CrossFit permet d’avoir une base stable d’adhérents. Les compétitions que l’on organise sont aussi une source de revenus ​​», explique-t-il avant d’être coupé par le bruit sourd d’une barre qui s’écrase sur le sol.

Elle participe à Ninja Warrior pour ses enfants

Et parfois, cette frontière entre les deux mondes s’efface. À 39 ans, Ninon Carrion en est un bel exemple. Venue au départ pour travailler sa force, elle a vu naître une nouvelle passion, pas chez elle, mais chez ses enfants. « J’emmenais Yanis et Yoan pendant mes séances de CrossFit. Ils jouaient sur les barres, grimpaient partout et ils ont attrapé le virus du ninja. » Issus du BMX, les deux frères ont trouvé dans cette discipline de nouvelles sensations. « On adore le ninja parce qu’on a l’impression de voler  », s’accordent-ils. Aujourd’hui âgés de 13 et 11 ans, Yanis et Yoan Ménétrier figurent parmi les meilleurs espoirs français de la discipline. Multiples champions de France et décidés à conserver leurs titres, ils se sont envolés à plusieurs reprises pour les championnats du monde WLN aux États-Unis, où ils ont décroché respectivement la 32e et la 17e place mondiale lors de la dernière édition de 2025. Si Yanis pense exceller dans l’analyse des parcours pour les finir le plus rapidement possible, Yohan, lui, se démarque par sa poigne. Ils se rejoignent cependant sur une chose : « Notre point faible, c’est la pression de l’enjeu.  »
Un adolescent est en équilibre dans les airs sur des anneaux.

Yanis Ménétrier, quatre fois champion de France, prend un temps de repos.. © Clément Augusto

Comme Mélissa et Alison, les deux frères s’entraînent énormément à la maison. Leur père Fabien Ménétrier, bricoleur dans l’âme, leur fabrique lui-aussi des obstacles dans son atelier installé dans une grange à Trouhaut, à 25 minutes de Dijon. « Au début, on n’avait pas de constructeur en Europe, il fallait tout importer des États-Unis avec des frais de livraison énormes », se remémore sa conjointe. Aujourd’hui, le père de famille commercialise même les obstacles qu’il conçoit lui-même. Il fournit six salles de ninja en France, dont la César Ninja.
Bien que la compétition reste leur priorité, leurs ambitions ne s’arrêtent pas là. Ils nourrissent un objectif commun, se mesurer aux obstacles de l’émission emblématique Ninja Warrior. Seul hic, le règlement est strict : il faut être majeur pour participer. La production de TF1, le diffuseur de la version française, trouve alors une solution originale en contactant Ninon, leur mère, pour qu’elle relève le défi à leur place. « C’était leur rêve de découvrir les coulisses alors je ne pouvais pas refuser », confie la vendeuse et animatrice dans un magasin de sport. Prévenue cinq mois avant le tournage, la famille décolle en mars 2025 à Cannes pour rejoindre le lieu de tournage et vivre cette expérience ensemble. « Le résultat n’était pas vraiment important alors j’y suis allée au talent  », s’amuse-t-elle. Une fois sur place, les deux frères s’étonnent de la grandeur des parcours : « Ils étaient immenses, on avait tellement envie de s’y frotter, c’était magique. » L’ainé compte déjà les années : encore cinq avant de pouvoir, à son tour, fouler les obstacles de l’émission. « Ça serait une jolie boucle, je regardais Ninja Warrior dans mon canapé, j’y ai accompagné maman, il ne me reste plus qu’à participer », rêve Yanis.
Un jeune garçon se tient sur un obstacle bien particulier qui fait un mouvement de balancier.

Yoan Ménétrier, 11 ans, n’a qu’un objectif en tête, conserver son titre de champion de France acquis en 2025. © Clément Augusto

Leur aventure ne sera finalement pas diffusée à la télévision, mais l’essentiel n’est pas là, selon Ninon : ils auront leur passage et un portrait complet de la famille de plusieurs minutes sur MyTF1 replay et sur la chaîne YouTube Ninja Warrior : Le parcours des héros. Une mise en lumière qui touche particulièrement la mère de famille : « C’est vraiment notre quotidien tel qu’il est. On est toujours ensemble, tous les quatre. Moi, je m’occupe de la partie sportive avec les enfants, tandis que le bricolage et la technique, c’est le domaine du papa. Chacun a trouvé sa place dans l’univers du ninja. Ça finalise vraiment notre histoire. »