Dans les pas des futures étoiles du rire

Ces dernières années, le stand-up a connu un essor sans précédent. À Dijon, la pratique du seul en scène grandit et des humoristes cherchent à se faire un nom. Papelar a suivi Valentin Bret, Léo André et Thiébaud Derozier qui veulent transformer leur passion en véritable métier. 

En plus des scènes ouvertes et des comedy clubs, les humoristes émergents se produisent lors de soirées tremplin. Léo André a été sélectionné pour jouer lors du festival d’humour Drôlement Bien à Besançon, en janvier dernier. © Killian Cestari

À 23 ans, Thiébaud Derozier a déjà assuré plusieurs premières parties de grands noms du milieu : Paul Mirabel, Olivier de Benoist ou encore Fanny Ruwet… Considéré comme l’une des étoiles montantes de l’humour dijonnais, il a monté son premier spectacle Hors-Champ qu’il a joué pour la première fois le 16 janvier. C’est la première étape d’une carrière : avoir son “45 minutes-1 heure” est le tremplin convoité par tout humoriste émergent afin d’être repéré du public et programmé des salles. Au fil des années, il a séduit le public avec des anecdotes sur sa vie professionnelle, amoureuse et des sujets sensibles comme le harcèlement.

« Ça a toujours été un chemin »

« J’allais souvent voir des spectacles avec mes parents étant petit, j’ai baigné dans la culture, le cinéma… En voyant des artistes sur scène, j’étais vraiment émerveillé, ça a toujours été un chemin », souligne l’étudiant doctorant en Science de gestion. À 12 ans, il écrivait déjà des sketchs sur sa vie de collégien inspiré par Kev Adams ou encore Baptiste Lecaplain. À 15 ans, Thiébaud Derozier s’inscrit aux cours de La Banane, institution incontournable du stand-up à Dijon. Il assure d’abord des premières parties de scènes ouvertes musicales. Puis, faute d’offre de stand-up dans la ville, il crée avec son ami Jiips le Chouette comedy club (ex-La Récréation Stand Up). On est alors en 2021, le binôme joue dans différents bars et hôtels de la ville avec du matériel prêté par La Banane. Ensemble, ils développent plusieurs scènes, de l’open-mic (scène ouverte) pour les débutants, aux soirées stand-up dédiées aux artistes confirmés.

Chaque semaine, Thiébaud Derozier et son acolyte Jiips proposent des soirées stand-up du Chouette Comedy Club dans différents bars et hôtels de Dijon. © Killian Cestari

Valentin Bret doit sa toute première scène à Thiébaud Derozier en septembre 2025 : « Je l’ai rencontré à l’une de ses scènes et je lui avais fait part de mon envie de me lancer. Un jour, il m’envoie un message en me disant : “J’ai un humoriste qui a annulé, est-ce que tu joues à 20h ?”». Une scène ouverte devant 30 personnes plus tard, le vendeur de cigarettes électroniques a enfin le déclic : il a tellement aimé l’expérience qu’il s’inscrit aux cours de La Banane. « Ce qui m’a décidé, c’est la bière qu’on a prise après le cours d’essai. J’étais le moins drôle du groupe, je me suis dit que c’est ici que je dois être », lance Valentin Bret, devant son café au bar Le Trinidad à Dijon où il peaufine ses textes avant son cours de stand-up hebdomadaire. Bercé aux sketchs de Gad Elmaleh, de Roman Frayssinet ou encore de Kyan Khojandi,  cet homme à la barbe taillée voit en l’humour un refuge : « Dans l’idée, j’ai plus envie d’aller vers un humour sensible, d’avoir la capacité à aborder des sujets personnels et profonds tels que le deuil ou la dépression, que d’aller sur de l’absurde ». En ce moment, il joue un tout nouveau sketch sur l’orientation professionnelle des enfants.

« L’école, ça t’apprend à tenir un micro »

Si l’école de La Banane s’impose comme un rite de passage pour les humoristes dijonnais, c’est avant tout pour son environnement que le vendeur de cigarettes électroniques Valentin Bret a voulu rejoindre cette formation. « Le fait d’avoir un rendez-vous hebdomadaire où tu appliques ces exercices avec des gars qui ont un humour différent du tien et qui te font des retours, ça forme et ça  motive », se réjouit celui qui a déjà écumé neuf scènes en cinq mois. 

Voir aussi sur le stand-up : Radioscopie de la scène artistique à Dijon

Thomas Vergnaud, agent d’humoristes comme Hugues Lavigne, juge essentielle une formation à l’humour. « Ça apprend à tenir un micro, maîtriser ton rythme, ton stress, savoir poser les fondations d’un spectacle, explique le fondateur de La Bouffée de Rire, un cabaret à Besançon. Quand t’es tout seul, si t’as ni la rigueur, ni la motivation, c’est très dur de réussir ». Pour s’améliorer, il n’y a pas de secrets : « Paul Mirabel, Je l’ai vu jouer tous les soirs le même sketch pendant sept ans dans des petits cabarets jusqu’à ce qu’il ait le passage parfait, à la virgule près. Il faut avoir les dents qui rayent le parquet », précise Thomas Vergnaud.

Pour ceux qui aspirent à réussir, l’investissement est intense. Le stand-up nécessite en effet des frais de déplacements, de l’énergie et du temps que tous les humoristes n’ont pas. « Si tu veux jouer le plus possible, t’es obligé de commencer à te déplacer au moins dans la région », insiste Léo André. En un an de pratique, le professeur vacataire a déjà écumé 30 scènes, un record au sein de l’école. « Le stand-up m’a toujours fait de l’œil. J’ai commencé à me renseigner et j’ai découvert qu’il y avait un open-mic au Bistrot de la Seine à Dijon, je m’y suis inscrit », retrace Léo André, amateur de blagues politiques et sensible à l’humour d’Haroun ou de Thomas Wiesel.
Si l’humour ne remplit pas encore son frigo, Valentin espère convertir très vite sa passion en métier. Léo, lui, a passé une étape, et commence à se faire rémunérer en facture, entre 130 et 150 euros, pour l’organisation de chaque comedy club. Comme Thiébaud Derozier, l’objectif de Léo André est de constituer son propre spectacle, sans pour autant se précipiter. « Je ne veux pas juste faire une compilation de sketchs, ça n’a aucun intérêt pour le moment. » Son rêve est le même que les autres : réussir à vivre de sa passion.

« À mon échelle, ça ne sert à rien d’avoir un producteur pour le moment. Il est préférable de travailler mon spectacle, et lorsqu’il sera plus avancé, je pourrais en contacter un. »

Grâce à son spectacle qu’il vend aux salles, Thiébaud Derozier se professionnalise et espère pouvoir allier la scène à son quotidien de doctorant à l’Institut d’administration des entreprises (IAE) de Dijon : « Pour l’instant, je prends les opportunités comme elles viennent. Mon objectif, c’est de faire rire les autres, de me faire kiffer et de travailler pour avoir du bon matos ».

Des humoristes auto-entrepreneurs

Comme Thiébaud, Léo André a monté son propre comedy club depuis octobre 2025,  qui se déroule un mercredi par mois au bar dijonnais Le Rolling Barrel, devant une quarantaine de personnes. À chaque édition, une nouvelle thématique est imposée aux humoristes. L’argent, l’humour noir, l’absurde… Le thème du jour : la nourriture. « Dans une “petite ville” comme Dijon, créer sa propre scène permet de jouer au moins une fois par mois et d’inviter les artistes qu’on veut », détaille Léo André, en pleine révision de son texte du soir. Si initier un comedy club est une carte de visite, cela appelle aussi de nouvelles responsabilités pour ces humoristes auto-entrepreneurs : démarcher les salles, trouver le matériel, préparer la programmation, établir des partenariats, gérer les facturations… « À mon échelle, ça ne sert à rien d’avoir un producteur pour le moment. Il est préférable de travailler mon spectacle, et lorsqu’il sera plus avancé, je pourrai en contacter un », se convainc Thiébaud Derozier.

À chaque édition de son Concept comedy club, Léo André place une caméra au fond de la salle pour que les humoristes revoient leur passage et publier des extraits de celui-ci. © Killian Cestari

Les humoristes auto-entrepreneurs doivent également travailler un nouveau registre sur scène, comme la présentation pour Léo André. Il a développé ce rôle, demandant davantage d’interactions avec le public, ce qui n’est pas du tout le même exercice. Entre organisation de la soirée, et préparation de son sketch, l’humoriste de 22 ans est sur tous les fronts. « L’ordre de passage n’est pas défini à l’avance. Tout dépend du texte de chacun et de son niveau. Il faut un juste milieu entre débutants et confirmés ». Une expérience encore inimaginable pour Thiébaud Derozier quelques années auparavant. « Trouver des artistes pour faire tourner les soirées a été un long casse-tête. Comme il n’y en a pas beaucoup dans la région, on invitait souvent les mêmes humoristes », concède l’un des pionniers de l’humour à Dijon.

« Chaque public est différent »

À 20 heures 20, le bar est plein et les derniers arrivés peinent à se frayer un chemin jusqu’aux dernières chaises libres. Des clients en pleine partie de fléchettes sont soudainement interrompus, la musique du bar s’arrête, le show va commencer. Léo André s’approche du micro planté au milieu des tables, la soirée est lancée.
Dans un bar comble, les blagues fusent, les rires aussi. Mais pour en arriver là, il a fallu passer par des bides. Valentin Bret en témoigne : « Pour Halloween, on a joué au bar dijonnais le 33-10 avec des potes de La Banane, dont Léo. On arrive dans la salle il y a sept personnes, dont cinq filles au premier rang qui ont été horribles. L’humoriste avant moi s’est fait interrompre non-stop, elles n’arrêtaient pas de faire des réflexions à chaque blague »

Léo André en plein calcul de la somme récoltée, comme souvent dans les comedy clubs dijonnais, au chapeau, une contribution libre du spectateur. © Killian Cestari

Une fois son show terminé, Léo André compte la recette de la soirée. « Ça fait 22 € par personne, se réjouit l’organisateur, les cheveux mouillés de transpiration. En général, on gagne entre 20 et 30 euros chacun au chapeau ». Si la plupart des comedy clubs dijonnais sont gratuits à l’entrée, la sortie, elle, se fait par le biais d’une contribution libre des spectateurs. Un petit pécule qui permet surtout de payer une bière après le show ou de rembourser les frais de déplacement.

En plus de ses sketchs, Valentin Bret a dressé une liste d’ “anti-bides” dans laquelle il prépare quelques phrases dans le cas où une blague n’a pas le succès attendu. « Quand je vois votre réaction, je comprends mieux pourquoi mon ex est partie », lit-il, le nez dans son téléphone. © Killian Cestari

Le nez dans son téléphone, Valentin Bret fouille dans ses notes. Le vendeur de cigarettes électroniques a monté un énorme dossier dans lequel toutes ses ébauches de textes sont minutieusement classées. « Dans certaines catégories, j’ai juste des bribes d’idées. Je vais te montrer un truc : le texte “moi bourré”. À la base, je m’étais juste dit, “tiens, tu pourrais faire un truc sur toi quand t’es bourré”. J’ai créé la note sans la remplir, et puis deux semaines après j’ai gratté ça en lisant un bouquin de philo. » Chaque contexte est bon pour enrichir son répertoire. À son appartement, au bar, en cours, et même au travail. « Je crée beaucoup en répétant seul, j’ai parfois l’air un peu fou. »

Les réseaux sociaux : une manière de se vendre

Afin d’être repéré et de jouer au maximum, les réseaux sociaux sont devenus une véritable vitrine pour les humoristes. En effet, certains comedy-clubs vont être très regardant du nombre d’abonnés dans la sélection des artistes, au détriment du réel talent des humoristes. « Le branding, c’est toi. C’est triste mais c’est comme ça », déplore Thiébaud Dérozier, qui cumule 4 300 abonnés sur Instagram.  Les humoristes débutants n’ont ainsi plus besoin d’intermédiaires pour faire leur promotion. Sous forme d’extraits de sketchs ou de courtes vidéos, ils “se vendent” en incarnant divers personnages sous forme de mise en scène de situations du quotidien.
Selon Thomas Vergnaud, Hugues Lavigne, qui a émergé au début des année 2020, doit 80% de son taux de remplissage aux réseaux sociaux : « C’est indispensable de produire de manière industrielle pour se montrer. Rédouane Bougheraba a rempli des stades grâce aux interactions avec le public, qu’il diffusait sur les réseaux sociaux »

Compte Instagram des humoristes. Thiébaud Derozier : @legars.dedijon ; Léo André : @leo_a5 ; Valentin Bret : @val_standup